
Le 15 mai dernier, à l’université de Tucson, en Arizona, Eric Schmidt, ancien PDG de Google, ancien conseiller du Pentagone, dont la fortune dépasse les soixante milliards de dollars, a enfilé son mortier et sa toge pour répéter devant les étudiants, pour la cinquantième ou la centième fois, son sermon selon lequel l’intelligence artificielle va tout bouleverser. Il a été interrompu par une salve de huées et de cris furieux qui s’est intensifiée lorsqu’il a prononcé ces deux lettres fétiches. Devant lui, des jeunes accablés par une dette moyenne de trente-cinq mille dollars, dont les emplois – qu’ils n’ont pas encore – sont menacés par cette même technologie qui a rendu l’orateur immensément riche. Cette scène, que Pierre Rimbert relate dans un remarquable article du Monde diplomatique de ce mois de juillet intitulé « Tout le monde déteste l’IA », vaut à elle seule tout un traité de sociologie politique.
Car il ne s’agit pas d’un fait isolé. Rimbert rend compte d’une vague de protestations qui prend de l’ampleur partout : 70 % des Américains s’opposent à la construction de centres de données près de chez eux, ces cathédrales numériques qui dévorent le paysage, assèchent les nappes phréatiques, font flamber le prix de l’électricité et ne créent pratiquement pas d’emplois ; cent quarante-deux groupes de protestataires dans vingt-quatre États ; soixante-quinze projets bloqués rien qu’au premier trimestre de cette année ; une ville de Californie qui a adopté la première interdiction permanente avec 86 % des voix. Et une observation qui devrait donner des sueurs froides aux partis traditionnels : ce clivage n’oppose pas la gauche à la droite, ni les démocrates aux républicains. Des mères de famille soucieuses de l’environnement, des chrétiens du Texas, des agriculteurs, des ouvriers républicains, des techniciens et des militants progressistes se retrouvent ensemble dans les mairies, secouant des élus qui ne les avaient jamais vus se mobiliser ainsi. C’est, selon les mots d’un militant cité par Rimbert, la lutte des « d’en haut » contre les « d’en bas ».
Mais celui qui croit que ce ras-le-bol se limite à l’intelligence artificielle n’a presque rien compris. L’IA n’est que le dernier grief, le plus visible, d’une liste que tout citoyen lambda pourrait réciter par cœur, car il en souffre au e quotidien. Le rejet ne cesse de croître chaque jour, face au pouvoir d’oligarchies technologiques et financières qui ne prennent même plus la peine de se dissimuler : bien souvent, les dirigeants de la Silicon Valley limitent à leurs propres enfants l’utilisation des produits qu’ils fabriquent et vendent eux-mêmes au reste de l’humanité. Ils sont comme des trafiquants qui ne consomment pas leur propre marchandise. À mesure que l’automatisation progresse, être pris en charge par une personne devient un luxe. Le pauvre s’adresse à un chatbot lorsqu’il se plaint auprès de sa banque, gère sa retraite via une application, est évalué par un algorithme lorsqu’il demande un crédit ou un emploi. Le riche, en revanche, paie précisément pour le contraire : une banque privée avec un gestionnaire personnel, un médecin qui le soigne sans précipitation, des professeurs particuliers, du personnel de maison, des assistants en chair et en os.
Au fond, nous sommes confrontés à un système financier d’une impudence impunie, renfloué par l’argent public chaque fois que ses paris échouent, tout en prônant l’austérité aux autres. Des milliers et des milliers de jeunes, et de moins jeunes, travaillant dans des mini-emplois pour une misère, livreurs, faux indépendants, intérimaires perpétuels, exploités par de grandes entreprises dont les cours boursiers battent des records précisément grâce à cette exploitation. Des personnes âgées qui ne peuvent pas survivre avec leurs retraites dans des villes où les loyers ont été dévorés par la spéculation et le tourisme de masse. Des mégapoles invivables qui s’étendent sans raison tandis que les campagnes se vident. Et par-dessus tout, la certitude diffuse mais de plus en plus ferme que l’avenir sera pire : que les maux vont croître plus vite que les bénéfices et les biens.
Cette certitude n’est pas irrationnelle. C’est la conclusion sensée de quiconque observe ce qui l’entoure. Le réchauffement climatique progresse tandis que les sommets sur le climat se transforment en foires aux bonnes intentions et que le réarmement détourne vers les armes les ressources dont la transition avait besoin. La biodiversité s’effondre à un rythme que les scientifiques qualifient de « sixième extinction », et n’occupe qu’une place marginale dans les journaux télévisés. La démographie africaine, un continent dont la population va doubler en une génération, face à une Europe vieillissante et fortifiée, annonce des migrations qu’aucun mur ne pourra contenir, et que personne n’ose gérer autrement que par la démagogie. Les mafias et le crime organisé infiltrent des économies et des États entiers, depuis les ports européens jusqu’aux gouvernements qui ne se distinguent déjà plus d’eux. Les prisons se remplissent de pauvres tandis que les responsables des grands pillages financiers profitent de leurs fondations. Le Moyen-Orient ne parvient pas à se relever : chaque guerre sème la suivante, et les blessures d’ e de Gaza empoisonneront deux générations. Et la guerre elle-même s’automatise : l’IA appliquée aux systèmes d’armement, les essaims de drones, la sélection algorithmique des cibles, tout cela progresse sans qu’il n’existe un seul traité international pour la limiter. C’est le paradoxe du développement poussé à l’extrême : jamais l’humanité n’a disposé d’autant de richesses, de connaissances et de capacités techniques ; jamais elle n’a été aussi incapable de les utiliser pour rendre la vie plus vivable.
On peut appeler tout cela de la déshumanisation, et ce n’est pas un terme rhétorique. C’est l’expérience concrète d’être pris en charge par une machine alors qu’on a besoin d’une personne ; de travailler sous les ordres d’un algorithme qui compte les minutes ; d’élever des enfants rivés à des écrans conçus pour capter leur attention ; de vieillir seul dans une ville hostile ; de se savoir, comme l’écrit Rimbert à propos des diplômés au chômage, statistiquement invisible et inutile pour le monde. Et trahi par ceux qui dirigent. Car c’est là l’autre facette du ras-le-bol : l’irruption de ces technologies, comme presque toutes les grandes transformations depuis la fin du XIXe siècle, n’a fait l’objet d’aucune délibération, ni même d’un débat public. Elle s’impose au nom d’une « modernisation » qui consiste à liquider les classes « à la traîne », hier artisans et paysans, aujourd’hui employés administratifs, conseillers, programmeurs, créateurs, et les pouvoirs publics, loin de modérer cette imposition, l’encouragent par des exonérations fiscales et des tapis rouges.
La question décisive est politique, et Rimbert la formule avec précision : quel destin attend ce soulèvement contre les machines et contre le monde qui les produit ? Gilets jaunes ou Tea Party ? Car tandis que les grands partis détournent le regard, achetés par les groupes de pression, aveuglés par les machines ou simplement épuisés, l’extrême droite tente déjà sa chance. Le mouvement « Humans First » des héritiers de Bannon entend capter le ras-le-bol populaire et le canaliser vers sa reconquête nationaliste. Ce n’est pas une nouveauté historique : c’est le scénario des années 1930. Lorsque le désespoir des classes moyennes menacées et des travailleurs humiliés n’a pas trouvé d’exutoire démocratique, il en a trouvé un antidémocratique. À l’époque, le prix à payer a été une guerre mondiale. Quiconque croit que la leçon a été apprise n’a pas regardé les résultats électoraux dans la moitié de l’Europe.
Le 12 juillet, j’ai publié dans ce même journal un article intitulé « Le carton rouge de l’empereur » : les élites qui orchestrent le spectacle tandis que les vrais problèmes s’aggravent sans réponse. Cet article en est le revers exact : le ras-le-bol de ceux d’en bas, qui ne croient plus ni au spectacle ni à ceux qui l’orchestrent. Entre l’ e de l’un et l’autre s’ouvre un vide, et les vides politiques ne restent jamais vides très longtemps. L’histoire nous enseigne que ce sont les pires qui les comblent, à moins que quelqu’un doté de courage, d’idées et de l’humilité d’écouter avant de faire la leçon n’arrive le premier. Je ne vois pas, à l’heure actuelle, qui cela pourrait être. Et c’est précisément pour cette raison qu’il convient de le dire haut et fort, tant qu’il s’agit encore d’un diagnostic et non d’une nécrologie : tout le monde déteste l’IA, certes. Mais ce que le monde déteste, en réalité, c’est la vie qu’on lui fabrique. Et si l’on se bat véritablement pour que l’être humain passe avant tout, par-dessus tout, que ce mot d’ordre ne reste pas entre les mains de ceux qui cherchent à capter la colère pour leurs reconquêtes nationalistes, mais qu’il soit repris par ceux qui croient encore que la politique, l’économie et la technique existent pour servir la vie, et non l’inverse.
Il n’y a pas beaucoup de raisons, presque aucune, pour que ceux d’en bas, « les damnés de la terre » dont parlait Frantz Fanon, puissent s’emparer du pouvoir et changer le monde. Il est presque impossible aujourd’hui de savoir comment résoudre les menaces qui pèsent sur l’humanité. Et il est difficile de croire qu’il soit possible de renverser les oligarchies qui dominent la planète.




