Le Maroc et le «Conseil de la Paix»

Dr. Mohamed Chtatou

Pari stratégique ou alignement assumé ?

Comment Rabat s’est imposé comme le pivot arabe d’une architecture de paix inédite — et controversée — voulue par Donald Trump.

Membre fondateur, premier contributeur financier, premier pays arabe à s’engager militairement : en rejoignant le « Conseil de la Paix » de Donald Trump en janvier 2026, le Maroc n’a pas simplement signé une charte. Il a opéré un repositionnement géopolitique majeur, au croisement de la crise palestinienne, du dossier du Sahara occidental et de la recomposition de l’ordre multilatéral mondial.

Genèse d’un club sans précédent

Le 22 janvier 2026, au Forum économique mondial de Davos, Donald Trump dévoile sa dernière invention institutionnelle : le « Conseil de la Paix » — en anglais le *Board of Peace*. La scène est saisissante. Sur l’estrade, aux côtés du président américain, Nasser Bourita, ministre marocain des Affaires étrangères, appose sa signature sur la charte fondatrice. À sa gauche, le représentant du Bahreïn. À la droite de Trump, la charte encadrée, telle une nouvelle constitution de la gouvernance mondiale made in Mar-a-Lago.

L’institution naît officiellement de la résolution 2803 du Conseil de sécurité des Nations Unies, adoptée le 17 novembre 2025, qui saluait la création du Conseil de la Paix tout en précisant qu’il ne s’agissait pas d’un organe onusien officiel. En clair : l’ONU lui a accordé une caution morale sans lui conférer de légitimité juridique contraignante. Le texte onusien est lui-même un compromis : la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni n’ont pas rejoint le Conseil ; la Russie et la Chine se sont abstenues lors du vote sur la résolution 2803, déplorant ce qu’elles qualifient de « déséquilibres persistants ».

Conçu initialement — selon la proposition de l’ex-Premier ministre britannique Tony Blair formulée en août 2025 — comme un mécanisme d’administration internationale de la bande de Gaza après la guerre, le Conseil de la Paix a rapidement muté. La charte dévoilée en janvier 2026 ne mentionne plus Gaza explicitement et lui assigne une mission autrement plus vaste : « promouvoir la stabilité, rétablir une gouvernance fiable et légitime et garantir une paix durable dans les zones touchées ou menacées par un conflit ». De quoi, sur le papier, doubler — voire supplanter — les Nations Unies dans leur mission fondatrice.

Les critiques n’ont pas tardé. Le *Financial Times* a qualifié l’institution de « club naissant d’autocrates ». *The Guardian* y voit un « club privé dominé par Trump, où il faut payer pour jouer, une version mondiale de sa cour de Mar-a-Lago visant à supplanter l’ONU elle-même ». L’entourage d’Emmanuel Macron a déclaré que Paris n’entendait « pas donner suite favorable », estimant que l’initiative « soulève des questions majeures quant au respect des principes et de la structure des Nations unies ». La structure de gouvernance intrigue : un président investi d’un droit de veto, d’un contrôle de l’agenda, du pouvoir de désigner ses membres et de nommer son propre successeur — des prérogatives qualifiées par *Maroc Hebdo* d’image d’une « privatisation du multilatéralisme ».

Pourtant, une quarantaine de pays ont répondu présent à la réunion inaugurale du 19 février 2026 à l’Institut des États-Unis pour la Paix à Washington. Parmi eux : l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Qatar, le Kazakhstan, l’Azerbaïdjan, le Koweït, l’Ouzbékistan, l’Indonésie, le Kosovo, l’Albanie, la Hongrie de Viktor Orbán, l’Argentine de Javier Milei. Répertoire hétéroclite, confirme la géographie politique du projet : des États arabes du Golfe, des démocraties illibérales, des économies émergentes soucieuses de la bienveillance américaine. Et le Maroc, seul pays d’Afrique subsaharienne et du Maghreb à s’être officiellement engagé.

Davos, Washington : la diplomatie marocaine en action

La trajectoire marocaine au sein du Conseil de la Paix se déroule en deux actes distincts mais cohérents. Le premier se joue à Davos le 22 janvier 2026 : le Royaume ratifie la charte fondatrice en qualité de « membre fondateur », Nasser Bourita serrant la main de Donald Trump devant les caméras du monde entier. Le ministère des Affaires étrangères communique sobrement que « Sa Majesté le Roi Mohammed VI, saluant l’engagement et la vision du président Donald Trump pour la promotion de la paix, a bien voulu répondre favorablement à cette invitation ».

Le deuxième acte se tient à Washington le 19 février 2026. C’est la réunion inaugurale du Conseil, en présence de Trump lui-même, du vice-président J.D. Vance et du secrétaire d’État Marco Rubio. Bourita y prend la parole en anglais, et ses annonces font l’effet d’une bombe dans la presse internationale. Le Maroc, dit-il, « est prêt à déployer des agents de police et à former des policiers de Gaza, et déploiera des officiers supérieurs au sein du commandement militaire conjoint » de la Force internationale de stabilisation (ISF). Le général américain Jasper Jeffers, commandant désigné de l’ISF, confirme dans la foulée que le Maroc est l’un des cinq premiers pays à s’être engagés à fournir des troupes — avec l’Indonésie, le Kazakhstan, le Kosovo et l’Albanie. Et le ministre marocain de préciser que Rabat est, en outre, « la toute première nation à avoir contribué financièrement au Conseil de la Paix ».

« Sa Majesté le Roi Mohammed VI salue et soutient votre vision et votre leadership pour promouvoir la paix et la prospérité dans le monde, et tout particulièrement au Moyen-Orient. Grâce à votre plan de paix pour Gaza, un cessez-le-feu a été obtenu, une guerre tragique a pris fin, des vies ont été sauvées. »
— Nasser Bourita, Washington, 19 février 2026

L’engagement marocain se décline, selon Bourita, en cinq piliers :

  1. Une contribution financière inaugurale ;
  2. Le déploiement et la formation de policiers gazaouis ;
  3. L’envoi d’officiers militaires de haut rang au commandement conjoint ;
  4. L’installation d’un hôpital militaire de campagne à Gaza ; et
  5. Un programme de lutte contre les discours de haine et de promotion de la tolérance et de la coexistence.

Trump, lui, citera le Maroc nommément parmi les neuf pays qui ont versé au total « plus de 7 milliards de dollars » dans un fonds de reconstruction de Gaza. Il annonce par ailleurs une contribution américaine directe de 10 milliards de dollars.

Les volumes militaires en jeu sont vertigineux. Selon plusieurs sources diplomatiques citées par RFI, les troupes marocaines « pourraient s’élever à 20 000 soldats ». Un premier déploiement serait envisagé du côté de Rafah, dans le sud de la bande de Gaza. À terme, jusqu’à 12 000 policiers marocains pourraient être envoyés pour former et encadrer la nouvelle force de police palestinienne, dont le recrutement a déjà commencé selon le haut représentant pour Gaza, le diplomate bulgare Nickolay Mladenov, qui annonce que 2 000 Gazaouis se sont déjà portés volontaires.

CHIFFRES CLÉS DU CONSEIL DE LA PAIX (au 26 février 2026)

  • Membres fondateurs invités : environ 60 pays. Participants à la réunion inaugurale du 19 févr. : ~47 États.
  • Contribution financière à Gaza annoncée à Washington : 7 milliards $ (membres) + 10 milliards $ (États-Unis).
  • Siège permanent : coût officiel de 1 milliard $ selon la charte. Le Maroc n’a pas confirmé ce montant.
  • Pays engagés dans la Force de stabilisation (ISF) : Indonésie (8 000 soldats), Maroc, Kazakhstan, Kosovo, Albanie.
  • Pays absents : France, Allemagne, Royaume-Uni, Canada, Japon, Corée du Sud, Inde, Brésil, Chine, Russie.

L’équation Sahara : la paix vendue, la paix reçue

Pour comprendre la décision marocaine dans toute sa profondeur, il faut sortir du cadre gazaoui et regarder vers le désert. La question du Sahara occidental constitue, depuis cinquante ans, la pierre angulaire de la politique étrangère du Maroc. Rabat revendique sa souveraineté sur ce territoire, administré depuis 1975, en proposant un plan d’autonomie élargie. En face, le Front Polisario — soutenu par l’Algérie — exige un référendum d’autodétermination.

La dynamique s’est radicalement transformée depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche. En 2020, lors de son premier mandat, Trump avait reconnu la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental en contrepartie de la normalisation des relations Maroc-Israël, dans le cadre des Accords d’Abraham. Ce précédent a dessiné la logique des relations bilatérales : Washington et Rabat entretiennent une relation de do ut des — je donne pour que tu donnes — dont la dernière itération est précisément le Conseil de la Paix.

La chronologie parle d’elle-même. Le 19 janvier 2026, le Maroc annonce son adhésion au Conseil de la Paix. Le Conseil de sécurité de l’ONU venait d’adopter, le 4 novembre 2025, la résolution 2797, qui « appuie pleinement le plan d’autonomie proposé par le Maroc comme base d’un règlement juste, durable et mutuellement acceptable ». La France allait jusqu’à affirmer que « le présent et l’avenir du Sahara occidental s’inscrivent dans le cadre de la souveraineté marocaine ». Les États-Unis saluaient un texte « historique ». Les 8–9 février 2026, une première réunion se tient à l’ambassade américaine à Madrid entre le Maroc, l’Algérie, le Front Polisario et la Mauritanie. Les 23–24 février 2026, un deuxième round se déroule à Washington, avec comme objectif — selon l’émissaire Steve Witkoff — de parvenir à un accord-cadre « d’ici l’été ».

Pour François Dubuisson, professeur de droit international à l’Université Libre de Bruxelles, il s’agit de « l’aboutissement d’une diplomatie marocaine extrêmement offensive » qui s’appuie sur des « arguments économiques et stratégiques majeurs : accès aux ressources (pêche, phosphates), coopération migratoire avec l’Europe et rôle clé dans la lutte antiterroriste ». Massad Boulos, conseiller de Trump pour les affaires arabes et africaines, a exercé lors des négociations de Washington une pression explicite sur l’Algérie et le Polisario, en avertissant que « les discussions sur le Sahara occidental ne vont pas s’éterniser ».

Cette mécanique d’échange est limpide pour les observateurs algériens. « L’iconoclaste président américain n’est pas loin d’être dans une logique de renvoi de l’ascenseur à son partenaire marocain », écrit *Pravda Burkina Faso* en écho à plusieurs analyses maghrébines. Alger, de son côté, s’est abstenu lors du vote onusien de la résolution 2797 et regarde avec inquiétude cette conjonction de la normalisation israélienne, du Conseil de la Paix et des négociations sahariennes en faveur de Rabat.

Le Maroc, pivot arabe d’un multilatéralisme trumpien

Au-delà du Sahara, la présence marocaine au Conseil de la Paix s’explique par une ambition structurelle de positionnement régional. Deux atouts font du Maroc un acteur irremplaçable dans le dispositif trumpien au Moyen-Orient : sa présidence du Comité Al-Qods et sa normalisation avec Israël.

Depuis 1975, le roi du Maroc préside le Comité Al-Qods (Comité pour Jérusalem) de l’Organisation de la Coopération Islamique (OCI). Cette fonction confère à Mohammed VI une autorité morale et religieuse unique sur la question de Jérusalem — une ville sainte pour l’islam, le judaïsme et le christianisme, et dont le statut est au cœur de tout plan de paix israélo-palestinien. Via l’Agence Bayt Mal Al-Qods Acharif, le bras exécutif de ce Comité, le Maroc finance des écoles, des hôpitaux et des programmes sociaux à Jérusalem-Est, investissant dans ce qu’une analyse du *Collimateur* appelle une « diplomatie de l’impact direct », qui transforme le Conseil de la Paix en un « pont entre la concertation politique et la réalité diplomatique ».

Simultanément, depuis les Accords d’Abraham de 2020, le Maroc entretient des relations officielles avec Israël — un statut rarissime dans le monde arabe. Cette double appartenance — monde arabo-musulman et partenaire de Tel-Aviv — en fait, selon le *Matin d’Algérie*, « le médiateur indispensable pour Donald Trump entre Israël et la Palestine ». À la réunion inaugurale du Conseil de la Paix, Gideon Saar, chef de la diplomatie israélienne, se tenait sur l’estrade aux côtés du Premier ministre du Qatar. Le Maroc, lui, siégeait dans l’assemblée. Position idéale : ni trop près, ni trop loin. Présent, engagé, audible des deux côtés.

L’engagement militaire marocain à Gaza répond également à une logique d’influence institutionnelle. En étant le premier pays arabe à annoncer publiquement un déploiement de troupes dans la Force internationale de stabilisation, Rabat s’assure un rôle de premier plan dans la gouvernance post-conflit de la bande de Gaza. Former les policiers gazaouis, c’est modeler les structures sécuritaires du futur territoire. Déployer des officiers au commandement conjoint, c’est siéger à la table des décisions opérationnelles. Installer un hôpital de campagne, c’est projeter une image humaniste qui renforce la crédibilité diplomatique. Le Maroc ne fait pas que contribuer : il positionne ses pions pour l’après-Hamas.

« La stabilisation et la reconstruction de Gaza permettront le lancement d’un processus réel de paix sur la base de la solution à deux États. »
— Nasser Bourita, 19 février 2026

Cette affirmation de Bourita est cruciale : en conditionnant son engagement à une perspective de solution à deux États, le Maroc se démarque des membres les plus accommodants du Conseil et maintient une ligne de légitimité palestinienne indispensable à sa crédibilité dans le monde arabe. Une façon de dire : nous sommes dans le club Trump, mais nous ne cautionnons pas tout.

Critiques, zones d’ombre et risques calculés

L’adhésion marocaine n’est pas sans soulever des questions profondes — au sein même de la presse marocaine. Le 25 février 2026, *Médias24* publie une enquête intitulée « Debunk : Le Maroc a-t-il vraiment payé un milliard de dollars au Board of Peace de Trump ? ». La réponse est nuancée. Si la charte du Conseil prévoit qu’un État souhaitant un siège permanent doit s’acquitter de « plus d’un milliard de dollars », la contribution annoncée par Bourita — qualifiée de « toute première » — concerne officiellement la reconstruction de Gaza, non le droit d’entrée institutionnel. Or une source diplomatique américaine confirmait à *Médias24* que toutes les contributions sont « volontaires » et « considérées comme faisant partie de l’engagement envers Gaza ».

L’opacité financière est réelle. La même enquête note qu’une « demande de liquidités inhabituelle de la part du Trésor marocain avait agité le marché obligataire » dans les semaines précédant la réunion de Washington, avec de nombreux professionnels de la finance établissant un lien avec « un engagement financier externe exceptionnel ». Sans confirmation officielle du montant précis, le soupçon que Rabat aurait déboursé le milliard institutionnel demeure. Si tel est le cas, l’investissement est colossal — mais pas nécessairement irrationnel au regard des retombées escomptées sur le Sahara.

Plus profond est le reproche géopolitique. Selon le site *Afrik.com*, « le Maroc et l’Égypte sont les seuls pays africains présents, au sein d’un aréopage largement boudé par les grandes démocraties occidentales et les 50 autres pays africains ». La France, principal partenaire historique du Maroc, a non seulement refusé de rejoindre le Conseil mais a vivement critiqué la présence de la commissaire européenne Dubravka Suica à la réunion inaugurale, soulignant qu’elle n’avait « reçu aucun mandat » pour y participer. Ce signal franco-européen mérite attention : en 2026, le Maroc a simultanément renoué ses relations diplomatiques avec Paris après deux ans de crise, et risque de les refroidir à nouveau par son alignement washingtonien.

L’Autorité palestinienne elle-même n’était effectivement pas représentée à la réunion du 19 février, une absence symboliquement lourde que Bourita a tenté de compenser en insistant sur la nécessité de « renforcer l’autorité palestinienne à travers ses institutions législatives ».

La doctrine Bourita : pragmatisme assumé

La posture marocaine au Conseil de la Paix s’inscrit dans une vision diplomatique que l’on pourrait qualifier de pragmatisme souverain. Depuis une décennie, Rabat a systématiquement choisi de multiplier les partenariats — avec Washington, Paris, Madrid, Tel-Aviv, Riyad, Pékin, Moscou et Abuja — sans s’aligner exclusivement sur aucun d’eux. La doctrine Bourita, si l’on peut l’appeler ainsi, repose sur l’idée qu’un petit pays sans pétrole ni puissance militaire de premier plan doit compenser par une hyperactivité diplomatique et une capacité à servir d’intermédiaire irremplaçable.

Le Maroc a ainsi tiré les leçons de son expérience au sein de l’Union africaine, qu’il avait quitté en 1984 en raison du Sahara occidental avant d’y revenir triomphalement en 2017. Il a mesuré le prix de l’absence lors des grands forums de décision. L’entrée au Conseil de la Paix, aussi imparfaite que soit cette institution, suit cette logique : mieux vaut être dans la salle et peser sur les débats que rester dehors et subir les décisions.

Driss El Fahli, analyste pour *Maroc Hebdo*, résume la tension : « Au départ, la charte du Conseil donnait l’image d’une privatisation du multilatéralisme. Mais en y adhérant, le Maroc opte pour une recherche d’efficacité diplomatique compatible avec la défense du droit international et de la cause palestinienne. » L’argument est défendable : l’ONU est paralysée par le veto ; le Conseil de Sécurité a été incapable d’arrêter la guerre à Gaza pendant quinze mois ; dans ce vide institutionnel, une instance imparfaite valant mieux qu’un statu quo meurtrier.

Reste la question de la cohérence de long terme. Le Maroc défend la cause palestinienne depuis des décennies — Mohammed V était l’un des premiers dirigeants arabes à soutenir la résistance palestinienne — et la présidence du Comité Al-Qods ancre cette identité dans le marbre institutionnel islamique. Participer à un Conseil dont la structure de gouvernance favorise Trump et dans lequel Israël joue un rôle de premier plan crée une tension narrative dont Rabat devra gérer les effets dans la rue arabe, dans les pays du Golfe qui observent, et dans les capitales africaines qui ont choisi l’abstention.

Vers quelle architecture de paix ?

Lorsque Donald Trump a clôturé la réunion inaugurale du 19 février par ces mots — « Nous allons aider Gaza. Nous allons régler ça. Nous en ferons un succès. Nous y apporterons la paix et nous ferons de même dans d’autres endroits chauds qui surgiront » — il exprimait avec son emphase coutumière quelque chose que le monde diplomatique rechigne à admettre : la paix, aujourd’hui, se négocie de plus en plus en dehors des institutions multilatérales traditionnelles.

Le Conseil de la Paix, quelles qu’en soient les imperfections et les arrière-pensées, incarne cette mutation. Dans un monde où le Conseil de Sécurité de l’ONU est paralysé par des vétos croisés sur à peu près chaque conflit majeur, où l’Assemblée générale vote des résolutions que personne n’applique, et où les grandes guerres du XXIe siècle — Ukraine, Gaza, Soudan, Yémen — semblent insolubles dans le cadre normatif hérité de 1945, il n’est pas absurde de tenter autre chose.

Le Maroc l’a compris avant beaucoup d’autres. En signant à Davos en janvier 2026, Mohammed VI a parié sur plusieurs tableaux simultanément : renforcer le partenariat stratégique avec Washington au moment précis où ce partenariat se traduit en or pour le dossier saharien ; s’assurer un siège de décision sur l’après-Gaza ; projeter l’image d’un Maroc responsable, engagé militairement et financièrement dans la reconstruction de la paix arabe ; et démontrer à ses partenaires du Golfe que Rabat est un interlocuteur sérieux, capable de passer des déclarations aux actes.

Les risques sont réels, les critiques légitimes. L’isolation vis-à-vis des grandes démocraties européennes est un coût politique non négligeable. L’ambiguïté sur le milliard de dollars alimente les soupçons. L’absence de l’Autorité palestinienne à Washington fragilise la légitimité du processus. Et la promesse d’une solution à deux États reste, dans l’architecture trumpienne, davantage un grand programme.

Mais le monde, en ce début 2026, ne ressemble plus à celui d’il y a dix ans. L’ordre multilatéral vacille. Les alliances se reconfigurent à une vitesse que les chancelleries peinent à suivre. Dans ce paysage en mutation, la diplomatie marocaine a fait un choix : ne pas rester spectateur. Si le Conseil de la Paix tient ses promesses — stabilisation de Gaza, amorce d’une solution politique, appui au plan d’autonomie saharien — Rabat aura joué la partition du siècle. Si l’institution s’effondre sous le poids de ses contradictions, le Maroc devra gérer les dommages collatéraux d’un pari perdu.

Dans tous les cas, une chose est certaine : en faisant du Maroc le pivot arabe du grand projet trumpien de réinvention de la gouvernance mondiale, Mohammed VI a hissé le Royaume à une table où peu de pays de sa taille et de ses ressources auraient osé s’asseoir. La paix, dit-on, a un prix. Le Maroc vient de payer la mise.

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