La cooptation des notables par les partis dans les élections marocaines
De la notabilité traditionnelle à la fabrication territoriale du pouvoir électoral

Introduction : quand le parti cherche un candidat capable de gagner plutôt qu’un militant capable de représenter
À quelques jours des élections législatives marocaines du 23 septembre 2026, une question demeure relativement peu visible derrière les débats consacrés aux programmes, aux alliances et aux stratégies électorales : comment les candidats eux-mêmes sont-ils sélectionnés ? Cette question est loin d’être secondaire. Une élection ne commence pas dans l’isoloir. Elle commence bien avant, dans les mécanismes internes des partis, dans les négociations autour des investitures, dans les réseaux locaux, dans les familles influentes, dans les milieux économiques et associatifs, et dans les territoires où certaines personnalités disposent déjà d’un capital social leur permettant de transformer leur notoriété en capacité électorale.
Le Maroc compte aujourd’hui une scène partisane juridiquement pluraliste et institutionnellement structurée, mais cette pluralité ne signifie pas nécessairement que la sélection des candidats repose partout sur une véritable compétition programmatique ou militante. Les élections législatives de 2026 offrent une illustration particulièrement intéressante de cette tension : 1 850 listes ont été déposées au niveau national, représentant 7 288 candidatures pour les 395 sièges de la Chambre des représentants, soit plus de dix-huit candidatures en moyenne par siège. (Ministère de l’Intérieur du Royaume du Maroc, 2026) Cette abondance de candidatures pourrait être interprétée comme un signe de vitalité démocratique. Elle peut également être interrogée sous un autre angle : quelle est la nature sociale, économique et territoriale des candidats qui composent cette offre électorale ?
La question de la cooptation des notables devient alors centrale. Le terme de « notable » doit être préféré ici à celui de « noble », même si l’expression populaire de « noblesse locale » peut rendre compte d’une certaine réalité sociale. Le notable n’est pas nécessairement issu d’une noblesse au sens juridique ou aristocratique du terme. Il peut être membre d’une famille ancienne et influente, descendant d’une lignée caïdale, propriétaire foncier, entrepreneur, président de commune, professionnel libéral, responsable associatif ou personnalité locale disposant d’un vaste réseau relationnel. Ce qui le définit n’est pas d’abord son titre, mais sa capacité à convertir un capital social, économique, familial ou territorial en influence politique.
La notabilité marocaine a ainsi survécu aux transformations de l’État, à l’urbanisation, à la modernisation administrative, à l’ouverture économique et à l’évolution du système partisan. Elle s’est même adaptée à ces transformations. Les anciennes élites locales n’ont pas simplement disparu pour laisser place à une nouvelle génération. Elles ont souvent été rejointes, concurrencées ou hybridées par de nouvelles figures de proximité : entrepreneurs, diplômés, femmes issues du monde associatif, « enfants du quartier », professionnels et acteurs de la société civile. Aziz El Maoula El Iraki parle à cet égard d’une hybridation entre anciennes et nouvelles élites locales, en soulignant que la cooptation demeure un mécanisme important de passage de l’élite sociale à l’élite politique instituée (Iraki, 2020). (WorldCat, 2020)
La difficulté démocratique apparaît lorsque cette notabilité cesse d’être simplement une composante de la représentation pour devenir le principal mécanisme de production de la représentation. Le problème n’est donc pas l’existence des notables. Toute société possède des élites locales. Le problème est de savoir si les partis politiques sélectionnent leurs candidats parce qu’ils incarnent un projet collectif, une compétence et une capacité de représentation, ou parce qu’ils possèdent déjà un réseau capable de produire des voix. Cette distinction est essentielle pour comprendre la politique électorale marocaine contemporaine.
La notabilité : une vieille institution sociale dans une démocratie moderne
La notabilité n’est pas une anomalie du système politique marocain. Elle appartient à son histoire sociale. Bien avant l’apparition des partis politiques modernes, les sociétés locales étaient structurées par des familles, des lignages, des autorités religieuses, des propriétaires, des commerçants, des intermédiaires et des figures de prestige dont l’influence dépassait largement leur position économique. Le notable était celui qui disposait d’une capacité d’intermédiation entre la communauté locale et les autorités.
Cette fonction a survécu à la période coloniale et à l’indépendance, même si ses formes ont considérablement changé. Les travaux classiques sur les élites marocaines avaient déjà insisté sur le rôle des réseaux, des clientèles et de la cooptation dans la constitution des groupes dirigeants. John Waterbury, dans son analyse de la politique marocaine, avait notamment montré l’importance des réseaux d’intermédiation, des relations personnelles et des mécanismes de cooptation dans la structuration du pouvoir politique (Waterbury, 1970). Plus récemment, les travaux consacrés aux élites locales ont montré que la notabilité ne doit pas être comprise comme un vestige archaïque, mais comme une catégorie dynamique capable de se recomposer en fonction des transformations économiques, administratives et institutionnelles.
Aziz Iraki souligne ainsi que la construction de la notabilité locale repose sur plusieurs ressources : le nom familial, le territoire, les solidarités de voisinage, le prestige du diplôme, l’engagement associatif et la capacité à représenter un espace local. (Iraki, 2003) La notabilité est donc une construction sociale de la légitimité. Le notable n’est pas seulement riche ou puissant ; il est reconnu comme quelqu’un qui « compte », quelqu’un dont l’intervention est susceptible de produire un effet.
Cette dimension de reconnaissance est fondamentale dans la politique électorale. Dans un système où l’électeur connaît personnellement les candidats, où les communautés locales sont relativement interconnectées et où les services administratifs peuvent encore être vécus à travers des relations d’intermédiation, la réputation personnelle peut être plus immédiatement compréhensible que le programme d’un parti. Le candidat local peut ainsi bénéficier d’un avantage considérable : son capital politique est déjà partiellement constitué avant le commencement officiel de la campagne.
De la notabilité traditionnelle à la notabilité moderne
Il serait cependant erroné de présenter la politique marocaine actuelle comme une simple survivance du Maroc rural traditionnel. La notabilité a changé de nature. Le notable contemporain peut être urbain, diplômé, entrepreneur, connecté aux réseaux sociaux et parfaitement intégré à l’économie moderne. Il peut posséder une entreprise, diriger une association, exercer une profession libérale et entretenir simultanément des relations avec les autorités locales, les réseaux économiques et les organisations partisanes. La transformation est donc moins celle d’un remplacement que celle d’une hybridation.
Aux anciennes familles influentes peuvent s’ajouter des entrepreneurs ayant accumulé un capital économique ; aux anciens intermédiaires peuvent se substituer des responsables associatifs ; aux réseaux tribaux peuvent se superposer des réseaux professionnels et numériques. Les formes changent, mais la fonction d’intermédiation demeure. C’est précisément ce que montre la recherche consacrée au renouvellement des élites locales marocaines : l’ouverture du champ politique à de nouvelles figures n’a pas nécessairement supprimé les anciennes hiérarchies ; elle peut produire leur recomposition. Les nouveaux acteurs doivent souvent négocier leur entrée dans un espace politique déjà structuré par des réseaux de pouvoir. (Iraki, 2020)
Cette hybridation est particulièrement importante dans les villes moyennes, les espaces périurbains et les territoires ruraux où l’État moderne et les structures sociales locales ne s’excluent pas mutuellement. Le même individu peut être à la fois entrepreneur, président d’association, membre d’une famille connue, intermédiaire administratif et militant politique. Le nouveau notable est donc moins un « seigneur local » qu’un entrepreneur de relations sociales.
Pourquoi les partis cooptent-ils les notables ?
La réponse est relativement simple : parce qu’ils pensent que ceux-ci peuvent gagner. Un parti politique qui doit conquérir un siège dans une circonscription donnée fait face à une contrainte fondamentale : il doit transformer une organisation nationale en voix locales. Or cette transformation coûte du temps, de l’argent et de l’énergie militante. La solution la plus immédiate consiste à rechercher quelqu’un qui possède déjà ce que le parti devrait normalement construire : une implantation territoriale.
Le notable possède souvent :
• Un réseau familial ;
• Une réputation locale ;
• Des relations économiques ;
• Une capacité d’intermédiation ;
• Une connaissance fine du territoire ;
• Des relais associatifs ;
• Des équipes de campagne ;
• Des réseaux de sympathisants ; et
• Une capacité à mobiliser les électeurs.
Le parti apporte alors une autre série de ressources : l’investiture, l’étiquette, la visibilité nationale, l’accès à la compétition parlementaire et la légitimité institutionnelle. Il s’agit d’une forme de division politique du travail. Le parti possède la marque ; le notable possède le réseau. Le parti possède l’organisation nationale ; le notable possède l’implantation territoriale. Le parti possède le programme ; le notable possède parfois les voix.
Cette logique explique pourquoi James Liddell considère les notables comme un révélateur particulièrement pertinent de la politique marocaine. Dans son étude consacrée aux élections législatives de 2007 et à la création du Parti Authenticité et Modernité, il analyse la persistance du personnalisme, des relations patron-client et de la logique des notables dans un système pourtant formellement fondé sur les partis et les institutions (Liddell, 2010). (Liddell, 2010). La cooptation n’est donc pas nécessairement une décision irrationnelle des partis. Elle peut être parfaitement rationnelle du point de vue de la conquête électorale. C’est précisément ce qui la rend durable.
Le paradoxe : le parti devient parfois le véhicule du notable
Dans une démocratie partisane idéale, le candidat représente le parti. Il porte son programme, défend son idéologie et participe à son organisation. Dans un système fortement notabilisé, la relation peut s’inverser : le parti devient le véhicule du candidat. Cette inversion est politiquement significative. Lorsque l’identité personnelle du candidat est plus forte que l’identité partisane, le changement de parti devient moins coûteux. Le notable peut conserver son réseau même s’il change d’étiquette. Son électorat peut continuer à le suivre parce que ce dernier vote d’abord pour une personne, une famille, un territoire ou un réseau.
C’est ici que la fragmentation partisane prend une dimension particulière. La multiplication des partis ne signifie pas nécessairement une multiplication équivalente des visions de société. Elle peut aussi refléter la multiplication des véhicules permettant à des groupes et à des personnalités de négocier leur accès à la représentation.
Mounia Bennani-Chraïbi a montré, à partir de l’observation ethnographique des campagnes municipales à Casablanca, comment la frontière entre « partis de militants » et « partis de notables » tend à se brouiller. Le choix des têtes de listes, des colistiers et des agents électoraux peut être soumis à des logiques de marché politique et de clientèle, y compris dans des formations historiquement associées à une forte culture militante. (Bennani-Chraïbi, 2018) Cette observation est fondamentale : la notabilisation n’est pas simplement une caractéristique de certains partis ; elle peut devenir une logique transversale du champ partisan.
De la clientèle électorale au courtage politique
Il faut cependant éviter une conception trop simpliste du clientélisme. Le clientélisme ne signifie pas nécessairement que le candidat distribue directement de l’argent contre des bulletins de vote. Il peut être beaucoup plus subtil. Il repose sur une relation personnalisée et réciproque dans laquelle le citoyen attend du politique une capacité d’intervention. Le notable devient alors un courtier politique.
Il peut intervenir auprès de l’administration, aider dans une démarche, faciliter un contact, soutenir une association, transmettre une demande ou mobiliser une relation. Il construit ainsi une réputation de « personne utile ». Cette fonction d’intermédiation est importante parce qu’elle révèle une contradiction de l’État moderne : plus les institutions deviennent formellement universelles, plus leur accessibilité concrète peut continuer à être vécue à travers des relations personnalisées.
La digitalisation administrative, la régionalisation et la modernisation des services publics devraient progressivement réduire cette dépendance. Mais tant que le citoyen estime qu’une intervention personnelle peut accélérer ou faciliter l’accès à une ressource, le courtier conserve une utilité politique. Le clientélisme électoral est donc aussi une économie de la confiance personnelle. Le citoyen ne fait pas nécessairement confiance à l’institution ; il peut faire confiance à celui qui prétend pouvoir l’ouvrir à lui.
L’argent, les réseaux et le coût de la compétition
La cooptation des notables doit également être replacée dans l’économie matérielle des campagnes électorales. Une campagne moderne nécessite des équipes, des déplacements, des réunions, de la communication, des locaux, des moyens logistiques et une présence constante sur le territoire. Cette réalité crée une asymétrie entre les candidats. Celui qui possède déjà des ressources économiques ou un réseau professionnel bénéficie d’un avantage considérable.
Les recherches récentes sur le clientélisme électoral au Maroc montrent que les pratiques de mobilisation et les échanges clientélistes continuent de poser des questions importantes en matière de représentation politique. Une étude publiée en 2024 sur les élections générales de 2021 examine précisément les réseaux clientélistes, l’achat des voix, la sélection des candidats et les conséquences de ces pratiques sur la représentation politique. (Es-Satte, 2024). Une recherche plus récente consacrée au Maroc établit également un lien entre les transferts financiers issus de la migration et certaines pratiques d’achat de votes, tout en soulignant la difficulté de mesurer directement un phénomène largement sensible et dissimulé. (Comparative Migration Studies, 2026)
Il serait toutefois abusif d’en déduire que toute campagne menée par un notable est clientéliste ou que tout candidat disposant de ressources économiques achète des voix. Le problème est structurel : l’inégalité des ressources peut influencer qui a réellement la capacité de se présenter et de mener une campagne compétitive. La démocratie peut alors devenir juridiquement ouverte mais socialement sélective.
La cooptation et la reproduction des élites
La question de la cooptation conduit naturellement à celle de la reproduction des élites. Une démocratie représentative devrait permettre périodiquement le renouvellement des représentants. Or lorsque les partis recherchent des candidats déjà dotés de ressources, ils tendent mécaniquement à reproduire les individus qui possèdent ces ressources.
Le phénomène peut être décrit comme un cercle :
capital social → investiture → mandat → nouvelles ressources → renforcement du réseau → nouvelle investiture.
L’élection ne détruit donc pas nécessairement les hiérarchies sociales ; elle peut les transformer en hiérarchies politiques.
Une étude récente sur les élections et la reproduction des élites politiques au Maroc soutient précisément que les élections peuvent fonctionner simultanément comme mécanismes démocratiques de représentation et comme mécanismes institutionnels de reproduction des élites, notamment par l’interaction entre système électoral, partis et réseaux d’influence. (Chahboun, 2026)
Ce constat doit cependant être nuancé. La reproduction n’est jamais totale. Les élections permettent aussi l’entrée de nouveaux acteurs. Les quotas, les associations, les transformations sociales, l’émergence des jeunes générations et la professionnalisation de la politique peuvent ouvrir des portes auparavant fermées. Mais l’ouverture formelle ne garantit pas une égalité réelle d’accès. Le véritable enjeu est donc celui de la circulation des élites.
Les femmes et les jeunes : l’ouverture formelle et les limites de la cooptation
La question devient particulièrement sensible lorsqu’on considère les femmes et les jeunes. Les réformes électorales marocaines ont progressivement cherché à améliorer la représentation des femmes. Pourtant, la sélection des candidates demeure largement contrôlée par les appareils partisans. Une recherche publiée dans Political Science Research and Methods souligne que les dirigeants des partis jouent un rôle central dans la sélection des candidats et que les procédures de sélection peuvent être critiquées pour leur manque de transparence, avec des logiques clientélistes particulièrement observées dans certaines sélections féminines (Lloren, 2014; Bennani-Chraïbi, 2008). (Cambridge University Press, 2025)
L’enjeu est donc de ne pas confondre représentation numérique et démocratisation du recrutement politique. Une femme peut entrer au Parlement sans que les mécanismes qui produisent les candidatures aient véritablement changé. Il en va de même pour les jeunes. Les partis peuvent promouvoir des jeunes candidats, mais si ces derniers sont choisis essentiellement parce qu’ils appartiennent à une famille influente, disposent de ressources économiques ou sont proches de dirigeants, le renouvellement générationnel demeure partiel. La jeunesse ne doit pas seulement être une catégorie statistique dans les listes électorales. Elle doit pouvoir devenir une force autonome de production politique.
La crise de confiance : quand le citoyen ne croit plus au candidat
La cooptation des notables doit être reliée à la question de la confiance. Les données récentes d’Afrobarometer sont particulièrement révélatrices. En mars 2026, l’organisation indiquait qu’environ un tiers seulement des jeunes Marocains âgés de 18 à 35 ans déclaraient faire confiance au Parlement, aux conseils municipaux, au chef du gouvernement ou aux partis politiques. Elle relevait également que les jeunes étaient moins susceptibles que les générations plus âgées de voter, de se sentir proches d’un parti ou de s’engager dans certaines formes traditionnelles de participation politique. (Afrobarometer, 2026)
Cette situation ne peut être expliquée par la seule présence des notables. Mais la notabilisation contribue à un sentiment plus général : celui d’une politique fermée, personnalisée et éloignée de l’expérience quotidienne des citoyens. C’est ici que la réflexion sur « le grand rendez-vous avec l’abstention » prend tout son sens. L’abstention n’est pas toujours l’expression d’un désintérêt pour la politique. Elle peut être l’expression d’une conviction selon laquelle l’offre politique ne mérite pas l’investissement personnel du vote (Chtatou, 2026).
Lorsque l’électeur pense que les candidats sont déjà sélectionnés par les appareils, les réseaux ou les familles, son sentiment d’efficacité politique diminue. Il ne se demande plus seulement : « Quel candidat dois-je choisir ? ». Il peut se demander : « Qu’est-ce que mon vote changera réellement ? » Cette seconde question est beaucoup plus dangereuse pour la démocratie.
Notabilité et néo-tribalisme électoral
La notabilité contemporaine doit également être rapprochée de la question du néo-tribalisme. Il ne s’agit évidemment pas de dire que la société marocaine serait restée une société tribale au sens traditionnel. Ce serait une simplification excessive. Il s’agit plutôt d’observer la persistance ou la réactivation de logiques de solidarité, de loyauté et d’appartenance dans un contexte politique moderne.
La famille peut devenir une unité de mobilisation électorale. Le quartier peut fonctionner comme espace de solidarité. Le douar peut produire une logique collective. Le réseau professionnel peut devenir un réseau électoral. Les réseaux sociaux peuvent même reproduire numériquement des solidarités territoriales ou familiales.
La politique moderne ne détruit donc pas nécessairement les anciennes solidarités ; elle peut leur fournir de nouveaux instruments. Le néo-tribalisme électoral devient ainsi une forme de modernisation des anciennes logiques d’appartenance. Il associe parfois famille, territoire, ressources économiques, réseaux numériques et identité locale.
Cette évolution est particulièrement importante dans le contexte de la génération Z. Comme je l’ai souligné ailleurs, les nouvelles générations marocaines peuvent simultanément être très modernes dans leurs pratiques numériques et conserver, dans certaines situations, des formes fortes de solidarité familiale et territoriale (Chtatou, 2025). La modernité sociale ne signifie donc pas automatiquement individualisation politique.
Le notable et le territoire
L’une des erreurs les plus fréquentes consiste à considérer la notabilité uniquement comme une relation entre un individu et ses électeurs. En réalité, elle est aussi une relation entre un individu et un territoire. Le notable incarne parfois un espace. Il peut être identifié à une ville, un quartier, une tribu, une province, une commune ou une région. Son identité politique devient partiellement territoriale.
C’est pourquoi la réforme de la régionalisation avancée revêt une importance particulière. Si la régionalisation doit produire une nouvelle citoyenneté territoriale, elle doit également produire de nouvelles formes de représentation. Autrement dit, « Maroc des territoires » ne peut pas signifier simplement transfert administratif de compétences ; il doit également signifier démocratisation de la représentation territoriale.
Si les mêmes réseaux notabilaires capturent les institutions locales et nationales, la régionalisation risque de déplacer le problème plutôt que de le résoudre. La véritable régionalisation démocratique devrait permettre l’émergence d’une nouvelle génération de représentants issus des territoires mais non prisonniers des clientèles territoriales.
Le parti politique face à son propre paradoxe
Le paradoxe des partis marocains est donc considérable. Ils ont besoin des notables parce qu’ils veulent gagner. Mais ils doivent aussi réduire leur dépendance envers les notables s’ils veulent reconstruire leur légitimité. Ils recherchent des personnalités capables de mobiliser rapidement des électeurs, mais cette stratégie peut affaiblir le militantisme qui devrait constituer leur principale ressource à long terme. Ils cherchent la proximité, mais risquent de produire la personnalisation. Ils recherchent l’efficacité électorale, mais risquent de perdre la substance programmatique. Ils cherchent des réseaux, mais risquent de décourager les citoyens qui ne possèdent aucun réseau.
Le résultat est un cercle vicieux : moins les partis disposent d’un véritable militantisme, plus ils ont besoin de notables ; plus ils utilisent les notables, moins ils investissent dans la construction d’une culture militante ; moins la culture militante existe, plus les citoyens perçoivent les partis comme des appareils fermés. La littérature sur les campagnes marocaines montre précisément cette évolution : la distinction autrefois plus nette entre « partis de militants » et « partis de notables » tend à se brouiller lorsque les organisations cherchent à adopter les techniques de mobilisation qui paraissent électoralement efficaces. (Bennani-Chraïbi, 2018)
La cooptation comme problème de démocratie interne
La question de la cooptation est donc également une question de démocratie interne aux partis. Qui décide de l’investiture ?
– Les militants ?
– Les structures locales ?
– Les dirigeants nationaux ?
– Les responsables régionaux ?
– Les négociations informelles ?
– Les rapports de force financiers ?
– La capacité électorale supposée du candidat ?
Ces questions sont essentielles parce que la démocratie représentative dépend en partie de la démocratie de recrutement. Si les citoyens n’ont aucune influence sur la sélection des candidats, ils interviennent seulement au dernier stade du processus. Leur pouvoir consiste alors à choisir entre des candidats dont la sélection a été effectuée ailleurs. Cela explique pourquoi la réforme électorale ne peut être limitée au mode de calcul des sièges ou aux règles de campagne. Elle doit également concerner la production sociale des candidatures.
Que faudrait-il changer ?
La réponse ne consiste pas à éliminer les notables. Ce serait irréaliste et même contre-productif. Un notable véritablement enraciné dans son territoire peut être un excellent représentant. La proximité sociale est une qualité démocratique lorsqu’elle produit de la responsabilité et de la connaissance du terrain. Le problème est la transformation du capital de proximité en propriété politique privée. Plusieurs réformes pourraient contribuer à limiter cette dérive.
Premièrement, les partis devraient renforcer la transparence de leurs procédures d’investiture. Deuxièmement, la participation des militants à la sélection des candidats devrait être accrue. Troisièmement, des mécanismes de formation politique devraient permettre à de nouveaux acteurs d’entrer dans la compétition sans devoir posséder préalablement un capital économique ou familial considérable. Quatrièmement, les dépenses de campagne devraient être surveillées de manière crédible. Cinquièmement, le renouvellement générationnel devrait être conçu non comme une simple question d’âge mais comme une question de renouvellement des trajectoires sociales.
Enfin, le parlementaire devrait être évalué sur son activité législative, sa présence, ses interventions, son travail de contrôle et la qualité de sa représentation, et non uniquement sur sa capacité à maintenir un réseau électoral local.
Le défi du 23 septembre 2026
Les élections du 23 septembre 2026 constituent ainsi un test beaucoup plus profond qu’une simple compétition entre formations politiques. Avec 7 288 candidatures pour 395 sièges, la compétition est quantitativement impressionnante. (Ministère de l’Intérieur du Royaume du Maroc, 2026) Mais le nombre de candidats ne garantit pas la diversité réelle des trajectoires politiques. La véritable question est de savoir combien de candidats représentent une véritable alternative sociale, générationnelle et programmatique.
C’est là que le Maroc se trouve devant un choix historique. Soit les partis continuent à privilégier la logique du candidat déjà connu, déjà riche, déjà implanté, déjà connecté et déjà capable de mobiliser un réseau. Soit-il entrepris progressivement de construire une nouvelle classe politique fondée sur la compétence, l’intégrité, le militantisme, l’enracinement territorial et la responsabilité. Le second choix est évidemment plus difficile. Il est également beaucoup plus important.
Conclusion : du notable au citoyen, du réseau à l’institution
La cooptation des notables constitue l’un des mécanismes les plus révélateurs de la politique électorale marocaine. Elle permet de comprendre pourquoi la modernisation institutionnelle et sociale du pays n’a pas nécessairement produit une transformation équivalente des modes de recrutement politique. Le notable n’a pas disparu. Il s’est modernisé.
Il peut être entrepreneur, diplômé, associatif, professionnel libéral, élu local ou héritier d’une famille ancienne. Il peut utiliser les réseaux sociaux, maîtriser les techniques modernes de communication et participer pleinement à la mondialisation économique. Mais il conserve parfois une fonction ancienne : être l’intermédiaire entre une population et le pouvoir.
Cette persistance n’est pas nécessairement incompatible avec la démocratie. Elle devient problématique lorsque le réseau personnel remplace l’organisation collective, lorsque la loyauté familiale remplace la citoyenneté, lorsque l’argent remplace le programme et lorsque la capacité d’intermédiation devient le principal critère de sélection du candidat. La question centrale n’est donc pas : faut-il éliminer les notables ? Elle est : comment transformer la notabilité en représentation responsable plutôt qu’en appropriation privée du mandat ? C’est ici que se trouve l’un des grands défis de la politique marocaine contemporaine.
Le Maroc dispose aujourd’hui d’institutions modernes, d’une Constitution pluraliste, d’un système partisan diversifié, d’une régionalisation avancée et d’une société profondément transformée par l’urbanisation, l’éducation, la mobilité et le numérique. Mais la démocratie ne peut se consolider uniquement par la modernisation des institutions formelles. Elle exige également une transformation des mécanismes sociaux qui produisent les représentants.
Une démocratie vivante ne doit pas seulement offrir aux citoyens le droit de voter ; elle doit leur permettre de croire que ceux pour lesquels ils votent ont été produits par une compétition politique suffisamment ouverte pour que leur voix puisse réellement compter. C’est pourquoi la cooptation des notables est directement liée à la crise de confiance et à l’abstention. Lorsque le citoyen a le sentiment que les candidats sont fabriqués par des appareils, des réseaux ou des familles auxquelles il n’a pas accès, l’élection peut perdre sa capacité à produire de l’enthousiasme. L’abstention devient alors une forme de retrait politique, parfois silencieux, parfois protestataire.
Les données d’Afrobarometer sur les jeunes Marocains en 2026 sont particulièrement préoccupantes à cet égard : seule environ un tiers de cette catégorie d’âge exprime de la confiance envers les partis politiques, tandis que les jeunes se montrent également moins enclins que les générations plus âgées à voter et à se sentir proches d’un parti. (Afrobarometer, 2026) Cette distance ne peut être réduite à une simple apathie de la jeunesse. Elle doit être interprétée comme un signal adressé aux institutions politiques.
La véritable modernisation politique du Maroc consisterait donc à passer progressivement d’une démocratie de notables à une démocratie de citoyens, d’une politique d’intermédiation à une politique de responsabilité, d’une logique de clientèle à une logique de droits, et d’une représentation fondée sur la possession préalable d’un réseau à une représentation fondée sur la capacité à convaincre une société.
Le 23 septembre 2026 ne permettra évidemment pas de résoudre cette question. Mais il permettra de mesurer l’ampleur du problème. Car derrière chaque bulletin se trouve une question plus profonde que celle du choix d’un parti : le citoyen croit-il encore que l’élection puisse transformer sa relation à l’État et améliorer sa vie ? Et derrière chaque candidature se trouve une autre question, encore plus fondamentale : la personne qui demande le vote est-elle devenue représentant parce qu’elle avait quelque chose à offrir à la collectivité, ou parce qu’elle possédait déjà quelque chose à offrir au parti ? La réponse à cette question déterminera en partie la qualité du contrat politique marocain de demain.
Réinventer ce contrat suppose donc de rompre avec l’idée que l’efficacité électorale peut durablement remplacer la légitimité politique. Un parti ne devrait pas seulement chercher celui qui peut gagner une circonscription ; il devrait chercher celui qui peut représenter une société. Un candidat ne devrait pas seulement être capable de mobiliser un réseau ; il devrait être capable de transformer les attentes de ce réseau en politiques publiques. Un élu ne devrait pas seulement rester accessible à ses électeurs ; il devrait contribuer à rendre l’État lui-même plus accessible. Le véritable dépassement de la notabilité n’est donc pas la disparition des élites locales. C’est leur institutionnalisation démocratique.
Le Maroc n’a pas besoin de moins d’élites locales ; il a besoin d’élites locales davantage responsables devant les citoyens. Il n’a pas besoin de moins de proximité ; il a besoin d’une proximité qui ne soit pas synonyme de dépendance. Il n’a pas besoin de moins de réseaux ; il a besoin de réseaux qui servent la société plutôt que des clientèles. Il n’a pas besoin de moins de personnalités ; il a besoin de personnalités qui acceptent d’être plus fortes que leurs réseaux et plus responsables que leurs clientèles. C’est à cette condition que la politique pourra passer du notable au citoyen, du patron au représentant, du client à l’électeur et du réseau à l’institution. Et c’est précisément à ce niveau que se joue la véritable réinvention du contrat politique marocain.
Bibliographie
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- Bennani-Chraïbi, M. (2018). Faire campagne au Maroc. TAFRA. TAFRA – Faire campagne au Maroc
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- Iraki, A. E. M. (Ed.). (2020). Des élites de proximité au Maroc : Renouvellement ou hybridation de l’élite locale. L’Harmattan. Référence bibliographique – WorldCat
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