OPINIONS

Les Imazighen du Maroc : entre reconnaissance constitutionnelle, verrouillage partisan et impasse territoriale

Dr. Mohamed Chtatou

Introduction : une reconnaissance constitutionnelle à la recherche de sa traduction politique

La question amazighe demeure l’une des grandes contradictions de la construction politique du Maroc contemporain. Elle se situe à la rencontre de trois dynamiques qui ne progressent pas toujours au même rythme : la reconnaissance constitutionnelle de la pluralité de l’identité marocaine, l’organisation d’un système partisan fondé sur une conception nationale et non communautaire de la représentation, et la persistance de profondes disparités territoriales qui affectent particulièrement plusieurs régions à forte présence amazighe. La Constitution de 2011 a indéniablement constitué une rupture historique en reconnaissant, dans son article 5, l’amazighe comme langue officielle de l’État, au même titre que l’arabe, et comme patrimoine commun de tous les Marocains. La loi organique n° 26-16 de 2019 a ensuite établi le processus de mise en œuvre de ce caractère officiel et son intégration progressive dans l’enseignement et dans les domaines prioritaires de la vie publique. Mais cette reconnaissance linguistique et culturelle coexiste avec l’article 7 de la même Constitution, qui interdit que les partis politiques soient fondés sur une base religieuse, linguistique, ethnique ou régionale. Le paradoxe est donc moins celui d’une exclusion juridique des Imazighen de la citoyenneté que celui d’une dissociation entre reconnaissance identitaire et possibilité de traduire directement cette identité en organisation partisane.

Cette dissociation mérite d’être examinée avec d’autant plus d’attention que l’expérience récente de l’islamisme politique marocain semble, à première vue, produire un contraste saisissant. Le Parti de la justice et du développement (PJD), qui se définit comme un parti à référence islamique, a remporté les élections législatives de 2011 et de 2016 et a dirigé le gouvernement pendant environ une décennie, avec Abdelilah Benkirane puis Saadeddine El Othmani à sa tête. Les archives officielles marocaines confirment que Benkirane a dirigé le gouvernement de novembre 2011 à avril 2017, puis qu’El Othmani lui a succédé jusqu’en septembre 2021. Cette expérience ne signifie pas que le PJD ait bénéficié d’une exemption juridique à l’article 7 : son évolution institutionnelle s’est précisément fondée sur la distinction entre une référence islamique et la constitution d’un parti juridiquement réservé aux croyants ou fondé sur une appartenance religieuse. Elle pose néanmoins une question politique fondamentale : pourquoi une référence religieuse a-t-elle pu être transformée en force partisane nationale et gouvernementale, alors qu’une organisation explicitement fondée sur une identité linguistique ou ethnique amazighe demeure constitutionnellement exclue ?

La question ne doit évidemment pas être formulée comme une opposition simpliste entre « Arabes » et « Amazighs ». Le Maroc est une société historiquement métissée, dans laquelle les identités linguistiques, familiales, régionales, religieuses et culturelles se chevauchent constamment. Beaucoup de Marocains arabophones possèdent des origines amazighes, tandis que de nombreux Amazighophones se définissent simultanément comme Amazighs et Marocains. La véritable interrogation est donc institutionnelle : comment organiser une démocratie pluraliste dans laquelle les différentes composantes de l’identité nationale peuvent faire entendre leurs intérêts sans que la représentation politique se transforme en compétition communautaire ?

À cette question institutionnelle s’ajoute la question territoriale. Plusieurs espaces à forte présence amazighe — Rif, Moyen Atlas, Haut Atlas, Anti-Atlas, Souss intérieur, certaines zones de l’Oriental et territoires présahariens — connaissent des contraintes liées à la ruralité, à la montagne, à l’éloignement des grands centres économiques, à l’emploi, à l’accès aux services publics et à l’investissement. Il serait toutefois excessif de présenter toutes les difficultés territoriales marocaines comme exclusivement amazighes : les fractures urbain-rural et centre-périphérie concernent l’ensemble du Royaume. L’OCDE constate néanmoins que les populations rurales ont un accès plus limité à des services publics de qualité, que les opportunités d’emploi non agricoles y sont plus faibles et que les trois quarts des personnes pauvres vivent en milieu rural.

La question amazighe doit donc être replacée dans une problématique plus large : celle du passage d’une égalité constitutionnelle formelle à une égalité politique, sociale et territoriale effective.

De la marginalisation historique à la reconnaissance constitutionnelle

L’histoire contemporaine de l’amazighité marocaine est celle d’un passage progressif de la marginalisation symbolique à la reconnaissance institutionnelle. La construction de l’État-nation après l’indépendance a largement privilégié une conception arabo-islamique de l’identité nationale, alors même que la société marocaine avait toujours été façonnée par plusieurs composantes : amazighe, arabe, saharo-hassanie, africaine, andalouse, hébraïque et méditerranéenne. La Constitution de 2011 a explicitement reconnu cette pluralité en affirmant que l’identité nationale est une et indivisible, mais enrichie par ces différents affluents.

La création de l’Institut Royal de la Culture Amazighe en 2001 avait constitué une première institutionnalisation majeure de cette reconnaissance. La Constitution de 2011 a ensuite franchi un seuil décisif en faisant de l’amazighe une langue officielle de l’État. La loi organique n° 26-16 de 2019 a donné à cette reconnaissance une architecture juridique en prévoyant son intégration progressive dans l’enseignement et les différents domaines prioritaires de la vie publique. Elle précise notamment que l’amazighe est un patrimoine commun de tous les Marocains et prévoit le renforcement de son utilisation, son enseignement, sa diffusion et sa sauvegarde.

Cette évolution est considérable. Elle signifie que l’amazighité n’est plus simplement une réalité anthropologique ou culturelle extérieure à l’État : elle fait désormais partie de la définition constitutionnelle de la nation. Mais la reconnaissance juridique ne garantit pas automatiquement l’égalité substantielle. Une langue peut être officielle sans être utilisée de manière homogène dans les administrations ; une culture peut être reconnue sans que les territoires qui la portent disposent des mêmes infrastructures ; une population peut être représentée électoralement sans que ses revendications collectives deviennent des priorités permanentes des politiques publiques.

Le véritable enjeu de la période post-2011 est donc celui de l’effectivité. La question n’est plus seulement de savoir si l’État reconnaît l’amazighité, mais dans quelle mesure cette reconnaissance transforme l’école, l’administration, la justice, les médias, l’économie et les territoires.

L’article 7 : unité nationale et limites de la représentation identitaire

L’article 7 de la Constitution constitue le cœur juridique du paradoxe. Il reconnaît aux partis politiques un rôle essentiel dans l’expression de la volonté des électeurs et la participation à l’exercice du pouvoir, mais interdit qu’ils soient fondés sur une base religieuse, linguistique, ethnique ou régionale. La logique est compréhensible : empêcher que le système politique marocain ne se transforme en une compétition institutionnalisée entre communautés et préserver une conception indivisible de la citoyenneté.

Mais cette règle produit une difficulté particulière pour l’amazighité. Lorsque l’identité linguistique et culturelle constitue précisément le support d’une mobilisation collective, comment cette mobilisation peut-elle trouver une expression politique institutionnelle sans être considérée comme fondée sur une base linguistique ou ethnique ? La question n’est pas théorique. L’expérience du Parti démocrate amazigh marocain, empêché de poursuivre son activité en tant que formation politique explicitement amazighe, illustre historiquement cette limite de l’espace partisan.

Il faut cependant éviter une formulation trop absolue : les citoyens amazighs ne sont nullement interdits de participer à la vie politique. Ils peuvent voter, être candidats, créer des associations, exercer des responsabilités locales, devenir parlementaires, ministres ou hauts responsables de l’État. Ce qui est interdit est la constitution d’un parti dont le fondement juridique serait explicitement linguistique, ethnique ou régional. La distinction est capitale, car elle permet de déplacer le débat de la prétendue « exclusion des Amazighs » vers la question plus précise de la traduction institutionnelle de leurs revendications collectives.

C’est précisément à ce niveau que le système marocain rencontre une tension entre deux conceptions de la démocratie. La première considère que tous les citoyens doivent être représentés par des partis nationaux transcendant les appartenances communautaires. La seconde considère que les groupes historiquement marginalisés ont besoin de mécanismes particuliers de représentation pour que l’égalité formelle ne masque pas des asymétries réelles. Le Maroc n’a pas entièrement résolu cette tension.

Le paradoxe du PJD : quand une référence islamique devient une force gouvernementale

Le contraste avec l’expérience du Parti de la justice et du développement est particulièrement instructif. Le PJD se définit comme un parti à référence islamique, et son histoire est étroitement liée à la mouvance islamiste marocaine. Pourtant, il n’a pas été juridiquement constitué comme un parti réservé aux musulmans ou comme une organisation dont l’adhésion serait conditionnée par une confession religieuse. Cette distinction lui a permis d’évoluer à l’intérieur du système partisan et de transformer progressivement sa référence islamique en langage politique national. Des travaux de Carnegie ont montré comment le parti avait progressivement modéré et institutionnalisé sa dimension religieuse, notamment après les attentats de Casablanca de 2003, afin de s’inscrire durablement dans la compétition électorale.

Le résultat fut spectaculaire. Lors des élections législatives de 2011, le PJD arriva en tête avec 107 sièges sur 395 et Abdelilah Benkirane fut chargé de former le gouvernement. En 2016, le parti remporta de nouveau les élections avec 125 sièges. Après les difficultés rencontrées par Benkirane pour constituer une coalition, Saadeddine El Othmani prit la tête du gouvernement en 2017 et conserva cette fonction jusqu’à la défaite électorale du parti en septembre 2021.

Cette décennie est importante pour la réflexion sur l’amazighité parce qu’elle démontre qu’une identité ou une référence idéologique peut être convertie en force électorale nationale à condition de parvenir à la reformuler dans le langage généraliste du parti politique. Le PJD n’a pas demandé un système politique séparé pour les musulmans pratiquants ; il a construit une organisation nationale susceptible de s’adresser à l’ensemble des électeurs tout en conservant une référence islamique. Son expérience montre donc que la frontière entre identité, idéologie et représentation politique peut être négociée.

C’est ici que la comparaison avec l’amazighité devient particulièrement intéressante. La question n’est pas de dire que les Amazighs devraient nécessairement obtenir un parti ethnique sur le modèle d’un parti confessionnel. Une telle comparaison serait juridiquement et politiquement imparfaite. La question est plutôt de comprendre pourquoi l’islamisme politique a pu trouver une voie de conversion de sa référence religieuse en programme national, alors que l’amazighité rencontre davantage de difficultés à convertir sa reconnaissance linguistique et culturelle en représentation politique spécifique.

La différence tient en partie à la capacité du PJD à présenter son projet comme une proposition de gouvernement national plutôt que comme la représentation institutionnelle d’une communauté. Les analyses de l’expérience du PJD soulignent d’ailleurs que le parti a progressivement atténué sa dimension religieuse explicite et qu’au gouvernement il a dû fonctionner dans le cadre de compromis avec la monarchie, les autres partis et les institutions de l’État.

Cette expérience permet donc de poser une question fondamentale : pourquoi les partis généralistes marocains ne pourraient-ils pas effectuer pour l’amazighité ce que le PJD a effectué pour la référence islamique, à savoir transformer une identité particulière en programme national plutôt qu’en revendication communautaire ? L’amazighité pourrait ainsi devenir non pas le monopole d’un parti identitaire, mais une composante transversale de tous les programmes politiques.

La décennie gouvernementale du PJD : représentation ne signifie pas automatiquement transformation

Il serait toutefois erroné de tirer de l’expérience du PJD la conclusion qu’un accès au pouvoir suffit à transformer profondément la société. La décennie gouvernementale islamiste a elle-même révélé les contraintes du système politique marocain. Les travaux de Fakir montrent que le PJD a cherché à accroître le rôle du gouvernement tout en négociant constamment les prérogatives de la monarchie et les rapports de force avec les autres acteurs politiques. Son bilan a été contrasté : certaines réformes ont été engagées, tandis que d’autres ont été ralenties ou abandonnées face aux résistances institutionnelles et politiques.

Cette observation est fondamentale pour la question amazighe. Disposer d’un parti, même puissant, ne garantit pas automatiquement la réalisation des aspirations de ses électeurs. Inversement, ne pas disposer d’un parti explicitement identitaire ne signifie pas nécessairement être privé de toute représentation. Le problème véritable est celui de la capacité des institutions à convertir les revendications citoyennes en politiques publiques mesurables.

Le cas du PJD montre également qu’un parti peut gagner des élections sans disposer d’une maîtrise complète de l’appareil d’État. La monarchie demeure un acteur central du système politique marocain et conserve des prérogatives constitutionnelles majeures. Le PJD a donc exercé le gouvernement dans un système de pouvoir partagé et négocié, plutôt que dans un système parlementaire dans lequel la majorité gouvernementale disposerait de l’ensemble des leviers de l’État.

La comparaison avec les Imazighen doit donc rester prudente. Le problème n’est pas simplement qu’un groupe aurait « son parti » tandis qu’un autre n’en aurait pas. Il est plutôt que certaines références collectives ont réussi à devenir des instruments de mobilisation nationale, tandis que d’autres demeurent davantage cantonnées à l’espace culturel, associatif ou territorial. C’est cette différence de capacité de traduction politique qui mérite d’être interrogée.

Le paradoxe des partis généralistes

Les revendications amazighes doivent aujourd’hui être principalement portées à l’intérieur des partis généralistes. Des personnalités amazighes ont exercé et exercent des responsabilités dans différents partis et institutions. Certaines formations ont historiquement entretenu des liens particulièrement forts avec les régions rurales et amazighophones, notamment le Mouvement populaire. Mais la présence d’élus amazighs ne garantit pas automatiquement une représentation substantielle de la question amazighe.

Il faut distinguer ici la représentation descriptive de la représentation substantielle. La première renvoie à la présence de personnes appartenant à un groupe dans les institutions ; la seconde à la capacité de ces institutions à défendre effectivement les intérêts associés à ce groupe. Un député originaire du Rif peut privilégier les infrastructures et l’emploi de sa circonscription sans faire de la politique linguistique amazighe une priorité. Inversement, un élu arabophone peut devenir un défenseur convaincu de l’officialisation de l’amazighe. L’identité individuelle d’un représentant ne constitue donc jamais une garantie suffisante de représentation.

Le problème est accentué par la logique de notabilisation de la politique locale. Dans mes travaux consacrés à la cooptation des notables, j’ai montré comment les partis peuvent rechercher des personnalités disposant déjà de réseaux familiaux, économiques, associatifs ou territoriaux susceptibles de convertir rapidement leur influence en voix électorales (Chtatou, 2026a). Dans ce système, le parti fournit l’étiquette nationale tandis que le notable fournit le réseau territorial. Cette relation peut faciliter l’implantation électorale, mais elle peut aussi réduire l’importance du programme et renforcer la personnalisation de la représentation.

Le phénomène rejoint ce que j’ai appelé le néo-tribalisme politique : non pas le retour de la tribu précoloniale dans sa forme ancienne, mais la réactivation de solidarités familiales, territoriales et relationnelles au sein des institutions modernes (Chtatou, 2021, 2025). Le « bak sahbi » devient alors une métaphore d’un système dans lequel l’accès aux ressources publiques et politiques peut dépendre davantage des réseaux que de règles universelles.

Pour les territoires amazighophones, cette logique présente une difficulté particulière. Lorsque les revendications collectives ne disposent pas d’un canal partisan autonome, elles peuvent être médiées par les notables locaux. La question amazighe risque alors d’être transformée en simple mobilisation électorale ponctuelle plutôt qu’en programme durable de développement territorial.

Le territoire : là où la question amazighe rejoint la question sociale

La question amazighe ne peut être réduite à la langue. Elle est également territoriale. Une part importante des populations amazighophones vit dans des espaces ruraux, montagneux ou périphériques confrontés à des contraintes structurelles : éloignement des marchés, infrastructures insuffisantes, faiblesse de l’emploi non agricole, accès inégal aux soins et à l’enseignement, difficultés de mobilité et exode des jeunes.

L’OCDE confirme que les disparités territoriales et sociales demeurent importantes au Maroc. Les populations rurales, qui représentent plus d’un tiers de la population, disposent d’un accès plus limité à des services publics de qualité et connaissent des possibilités d’emploi hors agriculture plus réduites. L’OCDE souligne également que les investissements étrangers restent fortement concentrés dans certaines régions côtières et métropolitaines et que la régionalisation avancée, engagée depuis 2015, demeure incomplètement mise en œuvre.

Il faut donc résister à deux simplifications opposées. La première consisterait à affirmer que tous les territoires amazighs sont sous-développés. Ce serait factuellement faux : le Souss, notamment autour d’Agadir, constitue un important pôle agricole, touristique, industriel et commercial, et les populations amazighes sont largement présentes dans les grandes métropoles marocaines. La seconde consisterait à nier tout lien entre amazighité et marginalité territoriale. Cela ignorerait l’expérience historique de certaines régions montagneuses et rurales où la langue, l’éloignement géographique et la faiblesse des opportunités économiques se combinent.

Le véritable problème est donc celui de la convergence territoriale. Dans mon analyse du « Maroc des territoires », j’ai soutenu que la régionalisation avancée ne devrait pas être conçue comme une simple redistribution administrative des compétences, mais comme une transformation de la relation entre l’État, les territoires et les citoyens (Chtatou, 2026b).

De l’égalité uniforme à l’égalité différenciée

Le Maroc ne peut pas réduire les disparités territoriales en appliquant exactement les mêmes instruments partout. Le Rif n’est pas le Haut Atlas ; le Haut Atlas n’est pas le Souss ; le Souss intérieur n’est pas l’Oriental ; les oasis présahariennes ne sont pas les plaines atlantiques. L’égalité réelle exige parfois des politiques différenciées.

Cette idée d’« égalité différenciée » ne signifie pas accorder des droits différents aux citoyens selon leur origine. Elle signifie adapter les instruments de la politique publique aux conditions objectives des territoires. Une région montagneuse a besoin de routes adaptées, de services mobiles, de connectivité numérique et de mécanismes spécifiques de soutien à l’agriculture de montagne. Une région oasienne a des besoins particuliers en matière d’eau et de résilience climatique. Une région rurale amazighophone peut avoir besoin d’une politique éducative et administrative permettant un accès réel aux services publics en amazighe.

La justice territoriale consiste donc moins à rendre tous les territoires identiques qu’à faire en sorte que le lieu de naissance détermine de moins en moins les chances de réussite. Cette conception rejoint directement la perspective du « Maroc des territoires » : un État national fort peut parfaitement être compatible avec des régions plus capables, des territoires ruraux mieux connectés et des citoyens davantage associés à la gestion des affaires publiques.

L’éducation : de l’officialisation linguistique à l’égalité des chances

L’école représente le premier test de l’effectivité de l’officialisation. La loi organique n° 26-16 ne se contente pas de proclamer le caractère officiel de l’amazighe ; elle prévoit son intégration progressive dans l’enseignement et dans les domaines prioritaires de la vie publique. La question essentielle devient donc celle des moyens : enseignants formés, continuité pédagogique, matériel didactique, formation universitaire, production scientifique, ressources numériques et présence équilibrée de l’amazighe dans les différentes régions.

L’enjeu ne devrait pas être de créer deux systèmes éducatifs séparés, l’un arabe et l’autre amazighe, mais de construire une école marocaine capable de transmettre la pluralité historique et culturelle du Royaume. L’amazighe peut être enseigné comme une langue officielle et comme une composante de la culture civique commune. La promotion de Tamazight ne devrait donc pas être présentée comme une politique destinée exclusivement aux Amazighs, mais comme une politique nationale de pluralisme.

Cette approche permettrait également de dépasser la conception folklorique de l’amazighité. Une culture ne se réduit pas à ses festivals, à son artisanat, à ses costumes ou à son patrimoine architectural. Elle comprend une langue, une mémoire, des formes de solidarité, une littérature, une production intellectuelle, une conception du territoire et des traditions institutionnelles telles que l’azerf, la tajmaât ou les formes historiques de gouvernance communautaire. Reconnaître cette richesse signifie intégrer l’amazighité dans la définition même de la modernité marocaine.

Jeunesse amazighe, migration et crise de la représentation

La jeunesse constitue le deuxième grand enjeu. Dans de nombreuses zones rurales et montagneuses, les jeunes quittent leur territoire pour les grands centres urbains ou pour l’étranger à la recherche d’éducation, d’emploi et de mobilité sociale. Ce phénomène peut être économiquement rationnel à l’échelle individuelle, mais il peut affaiblir les territoires à long terme en provoquant une perte de capital humain.

La conséquence politique est importante. Lorsqu’un jeune estime que son avenir dépend nécessairement du départ de son territoire, la promesse de développement local perd de sa crédibilité. Le vote peut alors être perçu comme insuffisant pour transformer les conditions structurelles de la vie quotidienne.

C’est dans ce contexte que mes travaux récents sur l’abstention prennent une dimension particulière. L’abstention ne doit pas automatiquement être interprétée comme de l’indifférence politique. Elle peut également exprimer une distance à l’égard des institutions ou le sentiment que l’offre politique ne correspond pas aux préoccupations quotidiennes (Chtatou, 2026c). Dans l’analyse de la cooptation des notables, j’ai également souligné que lorsque les citoyens ont l’impression que les candidats sont sélectionnés par des réseaux auxquels ils n’ont pas accès, la question cesse d’être simplement « pour qui voter ? » et devient « que changera mon vote ? ».

La question amazighe rencontre ainsi la crise plus générale de la représentation politique marocaine. Le problème n’est pas seulement linguistique ou culturel ; il concerne la confiance dans les institutions, la mobilité sociale, la transparence et la capacité de l’État à produire des résultats tangibles.

Au-delà du parti amazigh : vers une représentation territoriale renouvelée

La création d’un parti explicitement amazigh n’est donc pas la seule solution imaginable, et elle pourrait elle-même soulever des questions complexes concernant les frontières de l’identité, les critères d’appartenance et la communautarisation de la compétition politique. Une autre voie consiste à renforcer considérablement la représentation territoriale à l’intérieur des partis nationaux.

Les partis devraient être conduits à présenter des programmes territoriaux précis : infrastructures, accès à l’eau, santé, éducation, emploi, mobilité, numérique, tourisme rural, agriculture, protection des montagnes et officialisation effective de l’amazighe. Les engagements devraient être mesurables et évaluables.

Une telle transformation permettrait de passer d’une démocratie de promesses à une démocratie de contrats territoriaux. Le candidat ne viendrait plus seulement demander un vote ; il présenterait un engagement vérifiable envers son territoire.

Cette évolution est particulièrement importante pour les territoires amazighophones parce qu’elle permettrait de dépasser le dilemme entre l’identité et l’unité nationale. Il ne serait plus nécessaire de choisir entre un parti ethnique et la dilution de l’amazighité. Les revendications amazighes pourraient être intégrées dans une conception plus large de la justice territoriale.

L’amazighité comme composante de la modernité marocaine

L’avenir de l’amazighité dépendra donc de la capacité du Maroc à dépasser une opposition artificielle entre particularisme et uniformité. Défendre l’amazighe ne signifie pas rejeter l’arabe ; revendiquer le développement du Rif ou du Haut Atlas ne signifie pas remettre en cause l’unité du Royaume ; demander une meilleure représentation des populations amazighophones ne signifie pas vouloir une démocratie communautaire.

L’enjeu consiste précisément à construire une conception plurielle de la citoyenneté. Le Maroc peut être un État national unifié tout en reconnaissant plusieurs héritages linguistiques et culturels. La pluralité n’est pas nécessairement synonyme de fragmentation.

Dans cette perspective, l’amazighité devrait sortir du registre de la « question culturelle » pour entrer pleinement dans celui de la politique publique. Une politique amazighe véritablement moderne devrait comporter quatre dimensions complémentaires : la langue, la culture, la représentation et le développement territorial. La langue sans développement risque de devenir symbolique ; le développement sans reconnaissance culturelle peut reproduire un sentiment d’effacement ; la représentation sans politiques publiques peut devenir purement électorale ; la culture sans jeunesse et sans emploi risque de se transformer en patrimoine muséal.

Conclusion : de la reconnaissance symbolique à la citoyenneté territoriale

Les Imazighen du Maroc ne sont donc pas juridiquement sans voix. Ils participent à la vie électorale, peuvent être candidats, élus, responsables associatifs, fonctionnaires, parlementaires et ministres. Ce qui leur est interdit est la constitution d’un parti fondé explicitement sur une base linguistique, ethnique ou régionale. Cette distinction juridique doit être maintenue pour éviter une lecture excessive de la Constitution. Mais elle ne fait pas disparaître la question politique essentielle : comment une identité reconnue constitutionnellement peut-elle transformer cette reconnaissance en représentation substantielle et en développement territorial ?

L’expérience du PJD apporte à cet égard un éclairage particulièrement utile. Le parti, issu de la mouvance islamiste et se définissant comme une formation à référence islamique, a réussi à transformer cette référence en force politique nationale, puis à diriger le gouvernement pendant une décennie. Mais cette expérience ne doit pas être interprétée comme la preuve que l’islamisme bénéficie d’un droit constitutionnel supérieur à l’amazighité. Elle montre plutôt qu’une référence identitaire peut être convertie en langage politique généraliste lorsque son organisation renonce à faire de l’appartenance particulière la condition juridique de la participation politique.

La question fondamentale devient alors : pourquoi les partis généralistes marocains ne pourraient-ils pas accomplir une transformation analogue pour l’amazighité ? Pourquoi la reconnaissance constitutionnelle de Tamazight ne se traduirait-elle pas automatiquement par des programmes politiques nationaux consacrant des moyens précis à l’enseignement, à l’administration, à la culture, à la recherche, aux médias et surtout au développement des territoires amazighophones ?

Le véritable déficit n’est peut-être donc pas l’absence d’un « parti amazigh ». Il est l’insuffisance d’une représentation politique capable de transformer la reconnaissance constitutionnelle en politiques publiques durables. Si les partis sollicitent les voix amazighes pendant les campagnes électorales mais ne présentent pas ensuite des politiques territoriales suffisamment ambitieuses, l’écart entre citoyenneté électorale et citoyenneté substantielle continuera de nourrir la frustration.

Cette question doit également être replacée dans la dynamique de la régionalisation avancée. L’OCDE souligne que le processus demeure incomplet et que les régions ont encore besoin de ressources financières, de capacités institutionnelles et d’une meilleure coordination pour réduire les inégalités territoriales. Le « Maroc des territoires » que j’ai proposé dans mes travaux récents devrait donc être compris comme une nouvelle conception de la citoyenneté : chaque citoyen doit pouvoir bénéficier des mêmes droits fondamentaux, mais chaque territoire doit pouvoir disposer des instruments adaptés à ses réalités économiques, géographiques et culturelles (Chtatou, 2026b).

La question amazighe devient alors un test de la maturité démocratique du Maroc. Si l’amazighe est une langue officielle et une composante constitutionnelle de l’identité nationale, son statut doit être visible dans l’école, l’administration, la justice, les médias et l’espace public. Si les territoires amazighophones font partie intégrante du Royaume, leur éloignement géographique ne doit pas devenir un éloignement économique ou politique. Si les citoyens amazighs disposent du droit de vote, leur participation ne devrait pas se limiter à fournir périodiquement des voix aux partis nationaux.

Il faut ainsi passer d’une logique de reconnaissance à une logique d’effectivité. La reconnaissance symbolique est une étape ; la citoyenneté substantielle en est l’aboutissement. Une langue officielle doit pouvoir être utilisée. Une identité reconnue doit pouvoir être valorisée. Un territoire intégré doit pouvoir se développer. Un citoyen doit pouvoir participer sans dépendre d’un notable, d’un réseau familial ou d’un intermédiaire.

Le véritable « no man’s land » n’est donc pas culturel : l’amazighité marocaine possède une histoire ancienne, une langue, une littérature, des institutions, une production intellectuelle et désormais une reconnaissance constitutionnelle. Le véritable espace indéterminé se situe entre cette reconnaissance et son effectivité politique, économique et territoriale.

C’est pourquoi la question amazighe ne devrait plus être posée uniquement comme une question de langue ou de culture, encore moins comme une opposition entre Amazighs et Arabes. Elle devrait être posée comme une question de citoyenneté, de représentation et de justice territoriale. Le Maroc de demain ne sera véritablement moderne que lorsqu’il pourra faire de sa pluralité non pas une source de fragmentation, mais une ressource pour construire un État plus inclusif, des territoires plus équilibrés et une démocratie plus substantielle.

La véritable modernité politique ne consiste donc pas à choisir entre un Maroc amazigh et un Maroc arabe, entre un parti identitaire et des partis généralistes, ou entre centralisation et régionalisation. Elle consiste à construire un Maroc dans lequel l’amazighité n’a plus besoin de réclamer une exception parce qu’elle est devenue une composante normale, visible et effective de la citoyenneté nationale. C’est à cette condition que l’officialisation constitutionnelle de 2011 pourra dépasser le symbole pour devenir une réalité quotidienne, et que les territoires amazighophones pourront sortir définitivement de cet entre-deux politique et territorial où la reconnaissance existe, mais où l’égalité réelle reste encore à accomplir.

Bibliographie

  • Carnegie Endowment for International Peace. (2015). His Majesty’s Islamists: The Moroccan experience. Mohammed Masbah.
  • Carnegie Endowment for International Peace. (2018). Morocco’s Islamist Party: Redefining politics under pressure. Intissar Fakir.
  • Chtatou, M. (2021, July 9). Tribalism and neo-tribalism in the Maghreb. Eurasia Review.
  • Chtatou, M. (2025, October 7). Aspects of clientelism due to neo-tribalism in Moroccan political system: Preeminence of this state of affairs and current protests by GENZ212 group. Eurasia Review.
  • Chtatou, M. (2026a, September 15). The co-optation of notables by political parties in Moroccan elections. Eurafrica Press & News.
  • Chtatou, M. (2026b, August 24). Morocco of territories: The 2026 legislative elections and the urgency of a new territorial convergence policy. International Foresight Professionals.
  • Chtatou, M. (2026c). The great rendezvous with abstention? The Moroccan legislative elections of September 23, 2026 and the crisis of political representation. Le Monde Amazigh.
  • Chtatou, M. (2026). From ballot boxes to balanced territories: Rethinking Morocco’s next government. Morocco World News.
  • Organisation for Economic Co-operation and Development. (2024). Études économiques de l’OCDE : Maroc 2024. OECD Publishing.
  • Organisation for Economic Co-operation and Development. (2024). Examen de l’OCDE des politiques de l’investissement : Maroc 2024. OECD Publishing.
  • Royaume du Maroc. (2011). Constitution du Royaume du Maroc.
  • Royaume du Maroc. (2019). Loi organique n° 26-16 fixant le processus de mise en œuvre du caractère officiel de l’amazighe, ainsi que les modalités de son intégration dans l’enseignement et dans les domaines prioritaires de la vie publique. Bulletin officiel.
  • Tozy, M. (1999). Monarchie et islam politique au Maroc. Presses de Sciences Po.
  • Waterbury, J. (1970). The Commander of the Faithful: The Moroccan political elite—A study in segmented politics. Weidenfeld & Nicolson.

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Bouton retour en haut de la page