OPINIONS

Les élections du 23 septembre 2026 : le Maroc face à son destin

Dr. Mohamed Chtatou

Introduction : une élection qui dépasse l’élection

Le 23 septembre 2026, les Marocains seront appelés à renouveler les 395 sièges de la Chambre des représentants. Formellement, il s’agit d’un rendez-vous électoral régulier dans une monarchie constitutionnelle qui, depuis plus de deux décennies, a fait de la régularité des consultations électorales l’un des signes distinctifs de sa stabilité politique. Mais réduire le scrutin de septembre 2026 à une simple opération de renouvellement parlementaire serait passer à côté de sa véritable portée. Cette élection intervient dans un contexte où la question n’est plus seulement de savoir quel parti arrivera en tête, mais si les institutions représentatives parviennent encore à produire de la confiance, de la participation et un sentiment d’efficacité politique. Le véritable enjeu est donc moins la distribution arithmétique des sièges que la relation entre citoyens et institutions, entre souveraineté populaire et exercice du pouvoir, entre stabilité politique et légitimité démocratique.

Le cadre constitutionnel marocain confère au scrutin une importance théorique considérable. L’article premier de la Constitution de 2011 définit le Maroc comme une monarchie constitutionnelle, démocratique, parlementaire et sociale et affirme les principes de séparation, d’équilibre et de collaboration des pouvoirs, ainsi que ceux de démocratie participative, de bonne gouvernance et de reddition des comptes. L’article 2 établit que la souveraineté appartient à la nation, qui l’exerce directement par référendum et indirectement par l’intermédiaire de ses représentants élus. L’article 7 attribue aux partis politiques une fonction essentielle de structuration et de formation des citoyens, d’expression de la volonté des électeurs et de participation à l’exercice du pouvoir. Enfin, l’article 47 dispose que le Roi nomme le Chef du gouvernement au sein du parti arrivé en tête des élections à la Chambre des représentants. La mécanique institutionnelle associe ainsi souveraineté électorale, pluralisme partisan et prééminence monarchique. Constitution du Royaume du Maroc (2011)

Cette architecture explique la spécificité du système marocain. L’élection n’est ni insignifiante ni souveraine au sens des démocraties parlementaires classiques. Elle constitue un mécanisme réel de sélection des représentants et de formation du gouvernement, mais elle fonctionne à l’intérieur d’un ordre constitutionnel où la monarchie conserve des prérogatives déterminantes dans les domaines régaliens et dans l’orientation stratégique de l’État. Cette configuration peut être comprise comme une forme de démocratie graduelle ou incrémentale, dans laquelle l’ouverture institutionnelle coexiste avec des limites structurelles à l’autonomisation du champ partisan (Chtatou, 2026b).

Le scrutin de 2026 doit donc être lu simultanément à trois niveaux. Il constitue d’abord une compétition électorale entre partis. Il est ensuite un test de la capacité des institutions à renouveler leur légitimité auprès d’une population de plus en plus sceptique. Il représente enfin une épreuve de la capacité du système politique à absorber les transformations sociales, économiques et générationnelles qui traversent le Maroc. En ce sens, le 23 septembre pourrait devenir moins une élection de changement de majorité qu’une élection de mesure de la distance entre le Maroc institutionnel et le Maroc social.

La stabilité électorale ne signifie pas nécessairement vitalité démocratique

Depuis l’avènement du règne de Mohammed VI, le Maroc a construit une image de stabilité institutionnelle remarquable dans un environnement régional souvent caractérisé par les ruptures, les coups d’État, les guerres civiles et les transitions politiques brutales. La régularité des consultations électorales, l’existence d’un multipartisme légal, l’alternance gouvernementale et la continuité des institutions ont contribué à cette image. Pourtant, la stabilité procédurale ne suffit pas à établir une démocratie substantielle. Une démocratie ne se mesure pas uniquement au fait que des élections ont lieu à intervalles réguliers ; elle dépend également de la confiance accordée aux institutions, de la capacité des partis à représenter effectivement la société et de la conviction des citoyens que leur participation peut modifier les politiques publiques.

Les élections législatives de 2021 illustrent cette ambiguïté. Elles ont produit une recomposition politique majeure : le Rassemblement national des indépendants (RNI) a remporté une victoire décisive, tandis que le Parti de la justice et du développement (PJD), qui avait dirigé le gouvernement pendant deux législatures, s’est effondré électoralement. Le scrutin a donc démontré que les élections marocaines peuvent effectivement provoquer des transformations importantes de la représentation partisane. Mais cette transformation n’a pas nécessairement produit une transformation équivalente de la perception citoyenne de la politique. Elcano Royal Institute, “The Moroccan elections of 2021”

C’est précisément cette distinction entre alternance électorale et transformation politique qu’il convient de retenir pour 2026. Une nouvelle majorité pourrait émerger sans que la relation entre citoyens et institutions soit profondément modifiée. La question fondamentale devient alors celle de l’efficacité représentative : les partis sont-ils capables de transformer les attentes sociales en programmes crédibles, puis les programmes en politiques publiques perceptibles par les citoyens ?

Le système politique marocain peut être qualifié de « gris » ou hybride précisément parce qu’il combine des institutions démocratiques formelles avec des mécanismes de pouvoir qui ne relèvent pas entièrement de la logique électorale (Chtatou, 2023).

La conséquence est fondamentale : l’électeur marocain ne vote pas nécessairement dans l’attente d’une rupture systémique. Il vote, lorsqu’il vote, dans un système où les frontières entre compétition, coopération, cooptation et gouvernance technocratique demeurent particulièrement poreuses. L’élection peut donc modifier la composition de la Chambre sans modifier proportionnellement la structure globale du pouvoir.

La crise de représentation : lorsque le citoyen ne se reconnaît plus dans le parti

Le problème central du scrutin de 2026 est probablement celui de la représentation. La représentation politique suppose une relation réciproque : le citoyen délègue une partie de sa souveraineté à un représentant, tandis que celui-ci doit demeurer politiquement responsable devant ceux qu’il représente. Lorsque cette relation se détériore, le vote perd progressivement son caractère de participation à un projet collectif et devient un acte pragmatique, clientéliste, protestataire ou simplement indifférent.

La responsabilité politique ne peut être réduite à l’existence d’un mécanisme constitutionnel de reddition des comptes (Chtatou, 2017). Elle suppose que le citoyen puisse identifier clairement les décideurs, évaluer leurs performances et, surtout, sanctionner électoralement leur échec. Lorsque les responsabilités sont dispersées entre institutions élues, administrations, autorités territoriales, organismes publics et centres de décision non électifs, la sanction électorale devient beaucoup moins lisible.

La faiblesse des partis accentue ce problème. Le parti politique moderne devrait être un intermédiaire entre la société et l’État : il devrait agréger les intérêts, produire des idées, sélectionner des dirigeants, socialiser politiquement les citoyens et organiser le débat public. Or, au Maroc, les partis sont fréquemment perçus comme des structures électorales plutôt que comme de véritables organisations de médiation sociale. Mohamed Daadaoui avait déjà montré que les partis marocains évoluent dans un système où les élections constituent également des stratégies de positionnement à l’intérieur d’un ordre politique dominé par la monarchie (Daadaoui, 2010). Daadaoui (2010), “Rituals of Power and Political Parties in Morocco”

Cette faiblesse structurelle ne signifie pas que les partis sont dépourvus d’importance. Elle signifie plutôt que leur capacité à monopoliser la production de la représentation politique demeure limitée. Le résultat est paradoxal : le Maroc possède un multipartisme particulièrement développé, mais l’abondance des formations ne produit pas nécessairement une plus grande pluralité idéologique. La fragmentation peut même contribuer à la dilution des responsabilités et à la personnalisation des candidatures.

Le nouveau cadre juridique des partis adopté en 2026 vise d’ailleurs à renforcer leur gouvernance, leur organisation et les conditions de leur constitution et de leur financement. Cette réforme constitue une évolution institutionnelle significative, mais son efficacité dépendra moins de la sophistication juridique du dispositif que de la capacité des partis à se transformer en organisations politiques réellement enracinées dans la société. Library of Congress, “Morocco: New Law Bolsters Governance of Political Parties”

L’abstention : le véritable adversaire du 23 septembre

Le véritable parti d’opposition du scrutin de 2026 pourrait bien être l’abstention et de la crise de représentation qui l’accompagne (Chtatou, 2026d). Chtatou (2026), “The Great Rendezvous With Abstention?”

Cette hypothèse n’est pas fondée sur un pessimisme abstrait. Elle s’appuie sur une dynamique observable depuis plusieurs années. La participation aux législatives était de 43 % en 2016 avant de remonter à environ 50 % en 2021. Cette hausse ne doit toutefois pas être interprétée comme la preuve d’un renouveau durable de la participation citoyenne. Le scrutin de 2021 combinait plusieurs consultations électorales et intervenait dans un contexte particulier. Reuters, “Moroccans vote in parliament election under new voting rules”

Le phénomène le plus préoccupant concerne cependant les jeunes. Les données d’Afrobarometer montrent une faible confiance des jeunes Marocains envers les principales institutions et formations politiques. En mars 2026, seulement 37 % environ des jeunes interrogés déclaraient faire confiance au Parlement, tandis que la confiance envers le gouvernement et les partis politiques demeurait encore plus faible. Les jeunes étaient également plus nombreux que les générations plus âgées à percevoir de la corruption parmi les parlementaires, les conseillers municipaux et les responsables de la Primature (Elmounachit, 2026). Afrobarometer, “Les jeunes marocains expriment peu de confiance aux dirigeants et partis politiques”

La crise de participation est donc d’abord une crise de confiance. L’abstention ne signifie pas nécessairement que les citoyens sont politiquement apathiques. Elle peut signifier exactement le contraire : qu’ils considèrent les institutions électorales insuffisantes pour exprimer leurs frustrations. Dans ce cas, l’abstention devient une forme de vote négatif, silencieux et diffus.

Ce phénomène mérite une attention particulière parce que les jeunes disposent aujourd’hui d’autres moyens de participation politique. Les réseaux sociaux, les mobilisations numériques, les campagnes de sensibilisation et les manifestations permettent d’exprimer des revendications sans passer par les partis traditionnels. Le paradoxe contemporain est donc celui d’une jeunesse potentiellement politisée mais institutionnellement désengagée.

La jeunesse : le cœur du problème politique marocain

La question de la jeunesse est indissociable de celle de l’emploi, de l’éducation, de la mobilité sociale et de la dignité. Les protestations de Gen Z 212 en 2025 ont révélé que les frustrations de la jeunesse ne pouvaient plus être interprétées uniquement comme un problème de communication politique. Elles exprimaient une interrogation plus profonde sur les priorités du modèle de développement : pourquoi des investissements massifs dans les infrastructures et les grands projets coexistent-ils avec le sentiment persistant d’un accès insuffisant à une éducation, une santé et un emploi de qualité ?

Les élections de 2026 sont les premières élections nationales depuis ces mobilisations de jeunesse. Leur résultat permettra donc de mesurer si les institutions représentatives ont réussi à transformer la protestation en participation politique ou si la distance entre les deux mondes demeure intacte.

Dans l’analyse du système politique marocain, le clientélisme ne doit pas être compris uniquement comme une pratique individuelle de corruption électorale. Il peut également fonctionner comme un mécanisme de médiation sociale dans lequel l’accès aux ressources, aux emplois, aux services ou aux opportunités dépend de réseaux personnels, familiaux, locaux ou politiques (Chtatou, 2025). Chtatou (2025), “Aspects of Clientelism Due to Neo-Tribalism”

Cette logique entre directement en contradiction avec l’idéal universaliste de la citoyenneté démocratique. Dans une démocratie consolidée, le citoyen est supposé accéder aux ressources publiques en tant que titulaire de droits. Dans un système fortement clientéliste, il peut être tenté de considérer l’élection comme une transaction : soutien contre service, vote contre promesse, loyauté contre accès aux ressources. La citoyenneté politique devient alors partiellement personnalisée.

C’est pourquoi le défi de 2026 n’est pas seulement de faire voter les jeunes. Il consiste à leur donner une raison de voter. La mobilisation électorale ne peut durablement reposer sur des campagnes institutionnelles appelant abstraitement au « devoir civique ». Elle exige que les jeunes puissent identifier une relation crédible entre leur bulletin de vote et leur avenir.

Clientélisme, néo-tribalisme et personnalisation du vote

La politique électorale marocaine demeure traversée par des structures sociales anciennes qui ont été adaptées aux institutions modernes. Le néo-tribalisme ne signifie évidemment pas le retour à la tribu précoloniale. Il désigne plutôt la persistance ou la réactivation de réseaux de solidarité, de loyauté, d’appartenance et de réciprocité dans des contextes politiques modernes (Chtatou, 2021). Chtatou (2021), “Tribalism and Neo-Tribalism in the Maghreb”

Dans le champ électoral, ces réseaux peuvent influencer la sélection des candidats, la mobilisation des électeurs et la circulation des ressources. Le candidat n’est alors pas toujours choisi en fonction de la cohérence de son programme ou de ses compétences nationales ; il peut être sélectionné parce qu’il possède une implantation locale, une capacité de mobilisation familiale ou communautaire, un réseau économique ou une notabilité reconnue.

James Liddell a montré l’importance persistante des notables et du clientélisme dans la politique du changement au Maroc (Liddell, 2010). Liddell (2010), “Notables, clientelism and the politics of change in Morocco” Cette logique contribue à expliquer pourquoi la multiplication des partis ne conduit pas nécessairement à une différenciation programmatique équivalente.

Le problème est alors celui de la qualité de la représentation. Un parlement composé essentiellement de notables locaux peut refléter certaines réalités territoriales, mais il risque d’être moins capable de construire une vision nationale cohérente. Inversement, une technocratisation excessive peut produire des dirigeants compétents sur le plan administratif mais faibles sur le plan de l’enracinement social.

Le Maroc se trouve précisément à la croisée de ces deux modèles : la notabilisation traditionnelle et la technocratisation moderne.

Technocratie et recomposition du pouvoir

L’une des caractéristiques les plus intéressantes de la période actuelle est la montée en puissance de la technocratie. Le phénomène ne doit pas être considéré comme une anomalie marocaine : partout dans le monde, la complexification de l’État, la mondialisation économique, les politiques publiques spécialisées et la gestion des grands projets favorisent le recours à des experts et à des managers.

Mais au Maroc, la technocratisation possède une dimension politique particulière. Elle peut contribuer à contourner partiellement les faiblesses des partis en recrutant des compétences directement dans les secteurs économiques, administratifs, sportifs ou professionnels. L’ascension politique de personnalités issues de ces milieux révèle cette transformation.

Cette dynamique est identifiable à travers le cas de Fouzi Lekjaa et la constitution possible d’un « gouvernement de la Coupe du monde 2030 », dans lequel technocratie, football, grands projets et recomposition politique se rencontrent (Chtatou, 2026c). Chtatou (2026), “Fouzi Lekjaa and the ‘World Cup 2030 Government’”

La technocratie présente un avantage évident : elle peut fournir des compétences, de la continuité administrative et une capacité d’exécution. Mais elle possède également une faiblesse structurelle : elle n’est pas automatiquement représentative. Un technocrate peut être extrêmement efficace sans être politiquement responsable devant les citoyens.

C’est là que se situe l’un des paradoxes du Maroc contemporain. Le pays a besoin d’un État efficace, mais l’efficacité administrative ne peut remplacer indéfiniment la représentation politique. Le défi est donc de parvenir à une synthèse entre compétence technocratique et légitimité électorale.

Le 23 septembre comme test de légitimité

La légitimité électorale possède deux dimensions. La première est juridique : une élection conforme aux règles produit des représentants légalement habilités. La seconde est sociologique : une élection largement reconnue par les citoyens produit une légitimité politique plus robuste.

Le Maroc dispose incontestablement d’une architecture électorale institutionnalisée. Pour 2026, 395 sièges seront renouvelés, et le calendrier officiel prévoit le dépôt des candidatures du 31 août au 8 septembre, une campagne du 10 au 22 septembre et le vote le 23 septembre. Les autorités ont également annoncé des mécanismes destinés à favoriser la participation de certains groupes, notamment les jeunes, les Marocains résidant à l’étranger et les personnes en situation de handicap. Portail officiel du Maroc — Élections législatives 2026

Mais la légitimité ne sera pas déterminée par la seule conformité du processus. Elle dépendra également de la participation.

Une élection remportée avec une faible mobilisation peut être juridiquement parfaitement valide tout en révélant une fragilité politique. Inversement, une participation élevée peut renforcer le sentiment de légitimité, mais elle ne suffira pas à elle seule à résoudre les problèmes structurels de représentation.

C’est pourquoi le taux de participation du 23 septembre devra être interprété non comme une simple statistique, mais comme un indicateur politique. Une faible participation signifierait que le problème de représentation demeure entier. Une participation sensiblement supérieure à celle de 2021 pourrait indiquer un regain d’intérêt, mais il faudrait encore déterminer si ce regain provient d’une confiance retrouvée, d’une mobilisation partisane, d’une polarisation ou d’une stratégie de vote sanction.

Entre modèle de développement et démocratie représentative

L’une des principales difficultés du Maroc contemporain est que la modernisation économique et infrastructurelle avance plus rapidement que la transformation du système de médiation politique. Les grands projets liés à la Coupe du monde 2030, les infrastructures, la transition énergétique, la transformation numérique et les politiques d’investissement donnent au pays une image de modernisation accélérée.

Mais cette modernisation matérielle produit nécessairement de nouvelles attentes. Plus l’État investit dans des projets visibles, plus les citoyens comparent ces réalisations à la qualité des services publics auxquels ils ont directement accès. Une autoroute moderne ne compense pas automatiquement un hôpital insuffisamment équipé ; un grand stade ne répond pas à lui seul au chômage d’un diplômé ; une stratégie industrielle ambitieuse ne remplace pas la mobilité sociale.

Les protestations de Gen Z 212 ont précisément révélé cette tension entre le Maroc des grands projets et le Maroc du quotidien. La question électorale devient dès lors celle de la capacité des institutions à articuler les deux.

L’Afrobarometer montre que le chômage demeure parmi les principales préoccupations des Marocains et que la confiance institutionnelle demeure fragile chez les jeunes. Afrobarometer — Morocco country data

Le prochain gouvernement sera donc confronté à une équation particulièrement difficile : maintenir la dynamique de transformation économique tout en améliorant la distribution sociale de ses bénéfices.

Quel avenir pour les partis politiques ?

La question ultime des élections de 2026 est celle de l’avenir du système partisan. Les partis marocains ne peuvent plus se contenter d’être des machines électorales. Ils doivent redevenir des institutions de production idéologique, de formation citoyenne et de recrutement politique.

Cela suppose d’abord une professionnalisation réelle. Les partis doivent développer des centres d’études, former leurs cadres, produire des politiques publiques et établir des mécanismes internes de sélection démocratique. Ils doivent ensuite retrouver une implantation sociale qui dépasse les périodes électorales. Enfin, ils doivent accepter une véritable culture de responsabilité : lorsqu’un parti gouverne mal, il doit perdre les élections ; lorsqu’il réussit, il doit pouvoir en recueillir le bénéfice politique.

La cooptation constitue ici un enjeu essentiel. C’est un mécanisme historique d’intégration des oppositions, des élites et des acteurs sociaux dans l’ordre politique dominant (Chtatou, 2019). Chtatou (2019), “Co-optation, The Moroccan Way” La cooptation peut être stabilisatrice : elle réduit les conflits et élargit les coalitions. Mais lorsqu’elle devient le mode dominant de gestion de la pluralité politique, elle peut affaiblir la distinction entre gouvernement, opposition et société civile.

L’enjeu de 2026 sera donc de savoir si les partis peuvent transformer leur relation avec l’État : passer d’une logique d’intégration dans le système à une logique de représentation active de la société.

Le Maroc face à son destin

Le mot « destin » peut sembler excessif pour qualifier une élection législative. Il ne l’est pourtant pas si l’on comprend le destin politique non comme une fatalité, mais comme un moment de choix collectif. Le Maroc de 2026 se trouve à la croisée de plusieurs trajectoires : modernisation économique accélérée, consolidation monarchique, démocratisation graduelle, montée de la technocratie, faiblesse des partis, crise de confiance, exigences croissantes de la jeunesse et transformation des formes de mobilisation.

Le 23 septembre ne déterminera probablement pas à lui seul la trajectoire du pays. Mais il fournira un indicateur extrêmement précieux de la capacité du système politique à renouveler son contrat avec la société.

Trois scénarios peuvent être envisagés. Le premier serait celui d’une participation élevée accompagnée d’une compétition politique substantielle. Ce scénario indiquerait un regain de confiance et donnerait au gouvernement issu des urnes une base de légitimité renforcée. Le deuxième serait celui d’une participation moyenne, avec une recomposition des partis mais une faible mobilisation sociale. Le système conserverait alors sa stabilité mais sans résoudre véritablement la crise de représentation. Le troisième serait celui d’une abstention élevée, particulièrement chez les jeunes. Dans ce cas, le scrutin pourrait produire une majorité parlementaire juridiquement légitime mais politiquement confrontée à une société qui ne se reconnaît que partiellement dans ses représentants.

Le troisième scénario serait le plus préoccupant, non parce qu’il menacerait immédiatement la stabilité du Royaume, mais parce qu’il approfondirait la dissociation entre stabilité politique et adhésion citoyenne.

Le Maroc n’est pas confronté à une crise existentielle de son régime. Il est confronté à quelque chose de plus subtil et peut-être de plus important à long terme : une crise de médiation. Les institutions existent ; les élections existent ; les partis existent ; les mécanismes constitutionnels existent. Ce qui est en question, c’est la qualité de la relation qui les relie à la société.

Conclusion : réinventer le contrat politique

Les élections du 23 septembre 2026 ne doivent donc pas être interprétées uniquement comme une compétition entre le RNI, le PAM, l’Istiqlal, le PJD, l’USFP, le PPS, le Mouvement populaire et les autres formations engagées dans la bataille électorale. Elles constituent une interrogation plus profonde sur la capacité du système politique marocain à convertir la stabilité en confiance, la modernisation en justice sociale, le pluralisme juridique en représentation effective et la participation électorale en véritable citoyenneté politique.

La question fondamentale n’est pas seulement : « Qui gagnera les élections ? » Elle est : « Combien de Marocains considéreront que cela vaut encore la peine de voter ? » Et derrière cette interrogation se trouve une autre question, plus fondamentale encore : « Les citoyens pensent-ils que ceux qu’ils élisent peuvent réellement changer leur vie ? »

C’est ici que se trouve le paradoxe marocain. Le Royaume possède une stabilité institutionnelle enviable, une monarchie disposant d’une forte légitimité historique et symbolique, des institutions électives régulières et une trajectoire de modernisation impressionnante. Mais précisément parce que le Maroc s’est modernisé, ses citoyens demandent désormais davantage. Ils ne veulent plus seulement la stabilité ; ils veulent l’efficacité. Ils ne veulent plus seulement le développement ; ils veulent une distribution plus équitable de ses bénéfices. Ils ne veulent plus seulement des élections ; ils veulent que leur vote produise une responsabilité politique identifiable.

La véritable question n’est jamais uniquement institutionnelle. Elle est relationnelle : elle concerne la manière dont l’État, les élites, les partis et les citoyens négocient continuellement les termes de leur coexistence politique (Chtatou, 2017, 2019, 2021, 2025, 2026b). Cette relation est aujourd’hui soumise à une pression nouvelle, particulièrement visible chez les jeunes générations.

Le 23 septembre 2026 pourrait donc constituer un tournant, non nécessairement parce qu’il produira une révolution politique, mais parce qu’il révélera avec une grande précision l’état du contrat politique marocain. Une participation forte signifierait que l’électorat croit encore à la capacité des institutions de représenter ses aspirations. Une abstention massive, en revanche, constituerait un avertissement : les citoyens ne rejetteraient pas nécessairement la monarchie ou l’État, mais pourraient considérer que les partis et les élections ne sont plus les instruments privilégiés de leur expression politique.

Le véritable destin du Maroc ne se jouera donc pas seulement dans les urnes. Il se jouera dans la capacité du système politique à comprendre le message contenu dans les urnes — y compris dans le silence de ceux qui n’y seront pas.

La réussite politique de l’après-23 septembre dépendra finalement d’une capacité simple à formuler mais difficile à réaliser : transformer la stabilité en confiance, la confiance en participation, la participation en responsabilité, et la responsabilité en représentation véritable. C’est à cette condition que les élections de 2026 pourront être autre chose qu’un nouveau rendez-vous institutionnel et devenir une étape décisive dans la maturation politique du Maroc.

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