
Il fut un temps où les crimes commis par les services secrets des nations démocratiques, notamment des plus puissantes, devaient être dissimulés. La torture n’était qu’une rumeur, la disparition un dossier que personne ne signait, l’assassinat ciblé une opération que l’État lui-même niait, la main sur le cœur. Le secret était à la fois l’instrument et l’aveu : on le cachait parce qu’on savait qu’il était indéfendable. Ce monde, bien qu’atroce, conservait une dernière forme de décence : la honte.
Aujourd’hui, ce monde n’existe plus. Ce qui fait frémir aujourd’hui, ce n’est plus le secret, mais son contraire. Presque tout est documenté. Le Haut-Commissariat des Nations unies a décrit, avec des dates et des méthodes, la simulation de noyade et les chiens lâchés sur des prisonniers palestiniens dans le camp de Sde Teiman, dans le désert du Néguev, que la presse israélienne elle-même qualifie sans ironie de « notre Guantánamo ». B’Tselem — une organisation israélienne —, qui avait déjà dénoncé en 2024 la politique institutionnelle et systématique d’abus à l’encontre de tous les prisonniers, face à la passivité de sa propre Cour suprême. Le Comité international de la Croix-Rouge a dénoncé le fait qu’on lui refusait l’accès aux centres de détention. Et rien de tout cela n’a changé le cours des choses.
Voilà la mutation morale de notre époque et la thèse de ces pages : nous sommes passés de la terreur secrète à l’impunité documentée. Presque personne ne semble se soucier des crimes commis par les mégalomanes qui nous gouvernent, tels que Trump, Netanyahou ou Poutine. Ce qui était autrefois caché est aujourd’hui raconté, daté, archivé — et continue. Le savoir n’oblige à rien. C’est le cynisme poussé à son paroxysme : il n’est plus nécessaire de dissimuler le crime si l’on parvient à vider de toute conséquence le fait de le connaître.
Il convient de dissiper un malentendu. Nous imaginons la cruauté comme un chaos, comme le déchaînement de soldats hors d’eux-mêmes. C’est tout le contraire : c’est une procédure. L’appareil qui emprisonne et interroge les Palestiniens n’est pas une folie clandestine d’espions, mais une bureaucratie légalement protégée, avec sa jurisprudence et son vocabulaire. La Commission Landau a légalisé en 1987 la « pression physique modérée » ; la Cour suprême l’a restreinte en 1999, mais a laissé ouverte l’exception de la « nécessité » — cette éternelle bombe à retardement — ; la détention administrative permet d’emprisonner sans inculpation ni procès pour une durée renouvelable indéfiniment ; et la loi sur les « combattants illégaux », de 2002, prive le détenu de Gaza même des garanties minimales offertes par les tribunaux militaires.
Fin 2025, selon B’Tselem, plus de neuf mille Palestiniens étaient détenus pour des raisons « de sécurité », dont près d’un tiers sans inculpation ni procès — des hommes enfermés dans des cages, portant des couches, les yeux bandés pendant des semaines, selon les témoignages recueillis par l’ONU — ; des dizaines d’entre eux sont morts en prison depuis octobre 2023. Derrière chacune de ces étiquettes administratives — « détenu administratif », « combattant illégal » — se cache la même manœuvre : reclasser un être humain jusqu’à le priver de son droit d’être traité comme tel. Ce n’est pas qu’on le cache ; c’est qu’on l’ t on le classe. Et une fois classé, il cesse d’exister sur le seul plan où sa souffrance aurait des conséquences : notre conscience.
Ce n’est pas une pratique exclusivement israélienne ; c’est la grammaire contemporaine des grandes puissances qui se croient tout-puissantes et se trouvent en état de guerre permanent. Et qui décident d’attaquer qui bon leur semble. La CIA elle-même l’a soigneusement consignée : le rapport du Sénat américain de 2014 a documenté les « interrogatoires renforcés » — l’euphémisme sous lequel la torture a été baptisée —, les vols de transfert extraordinaires, les prisons secrètes disséminées à travers le monde. La même pudeur du langage, la même exception invoquée, la même impunité finale : aucune personnalité de premier plan n’a été condamnée. Et si l’interrogatoire a sa bureaucratie, l’assassinat a la sienne. Le journaliste Ronen Bergman a retracé dans *Rise and Kill First* — un ouvrage que l’on cite à peine et que l’on lit encore moins — la très longue histoire de l’assassinat ciblé en tant que politique d’État, œuvre non pas du service de sécurité intérieure chargé d’interroger les prisonniers, le Shin Bet, mais du Mossad, qui opère au-delà des frontières. La précision est importante, car elle révèle que nous ne parlons pas d’un excès, mais d’un système doté de départements.
Mais s’il existe une cruauté où la déshumanisation devient intolérable, c’est bien celle des corps brisés dont presque personne ne tient compte. Comment vivront les invalides, comment peut-on les aider à soulager leur douleur, si tant est que cela intéresse quelqu’un, et quelle aide recevront les blessés, combien sont-ils ? Les chiffres, encore provisoires, sont d’une ampleur que l’esprit refuse presque de saisir.
Selon l’Organisation mondiale de la santé, plus de 160 000 blessés ont été recensés à Gaza ; près de 42 000 d’entre eux souffrent de blessures qui changeront leur vie à jamais, et un sur quatre est un enfant. Plus de 5 000 personnes ont subi des amputations. L’UNICEF estime qu’entre 3 000 et 4 000 mineurs ont perdu un ou plusieurs membres : Gaza est aujourd’hui, selon les Nations unies, le plus grand groupe d’enfants amputés de l’histoire moderne. Un comité de l’ONU estime à 21 000 le nombre d’enfants handicapés à la suite de cette guerre. Et pour s’occuper d’eux tous, il ne reste, selon l’OMS, que huit prothésistes dans toute la bande de Gaza.
Ces chiffres ont désormais un visage. La « Photo de l’année 2025 » du World Press Photo représente Mahmoud Ajjour, un garçon de neuf ans qui a perdu ses deux bras lors d’un bombardement sur la ville de Gaza ; lorsqu’il a compris ce qui s’était passé, raconte-t-on, il a demandé comment il pourrait à nouveau serrer sa mère dans ses bras. Dimanche dernier, le 16 août, le journal El País titrait : « Gaza, un enfer quotidien après 300 jours de trêve », avant de raconter la tragédie de la vie d’Ibrahim Al Ghandur. Âgé de 36 ans, il a vécu une histoire d’horreur. Il y a quelque temps, son jeune frère a tenté d’aller chercher un sac de farine auprès de la Fondation humanitaire de Gaza, aujourd’hui disparue… Il cherchait de quoi manger, mais il n’est jamais revenu. Son corps a été retrouvé le lendemain matin, déchiqueté par les chiens ; il l’a chargé et l’a emmené à l’hôpital. Après l’enterrement, alors qu’il rentrait à la maison familiale, une explosion l’a soudainement projeté au sol et l’a laissé inconscient ; lorsqu’il a repris connaissance, il s’est rendu compte qu’il avait perdu la moitié d’une jambe et quatre doigts d’une main. Al Ghandur raconte qu’il n’a pas vu l’une de ses filles depuis deux mois, car il a du mal à se déplacer avec une seule jambe et à payer les trois séqueles — moins d’un -euro — de transport. Parfois, dit-il, je préfère m’écarter du chemin pour que les gens ne me voient pas, car les regards de pitié me font honte.
Il existe des centaines de cas similaires. Cette question résume à elle seule l’argumentation de ces pages : derrière chaque chiffre se cache une tragédie, et l’analyser est la première chose que l’impunité nous incite à abandonner. De manière incompréhensible, des centaines et des centaines de faucons américains et israéliens continuent de soutenir la folie du massacre du peuple palestinien à Gaza, et par la même occasion en Cisjordanie, au Liban, en Iran et partout ailleurs où bon leur semble. Il leur suffit de considérer qu’il peut y avoir des ennemis, qu’ils le soient ou non, ou des terroristes, qu’ils le soient ou non. On peut se demander ce qu’en pensent les chefs de gouvernement de la France, de l’Allemagne, de l’Angleterre, de l’Italie et, bien sûr, de l’Espagne. Combien d’entre eux se soucient aujourd’hui de la création d’un État palestinien, comme ils le réclamaient auparavant ?
À cette horreur s’en ajoute une autre, plus délibérée : la destruction du métier qui consiste à soigner les blessés. Plus de mille cinq cents professionnels de santé ont trouvé la mort — certains chiffres parlent de mille sept cents — ; environ 94 % des hôpitaux ont été endommagés ou détruits ; des médecins de premier plan ont été arrêtés sans inculpation. Les docteurs Adnan al-Bursh et Iyad al-Rantisi sont morts en détention, selon les Nations unies, des suites de tortures. Plus de 1 200 patients sont décédés en attendant une autorisation d’évacuation qui n’est jamais arrivée. À cela s’ajoute la mise sous séquestre du savoir : des dizaines de médecins — chirurgiens, anesthésistes, pédiatres — sont toujours détenus sans inculpation, certains depuis plus de 400 jours, privant ainsi un peuple blessé des rares personnes capables de le soigner.
Et il reste une autre question, peut-être la plus difficile : comment les personnes handicapées survivront-elles à l’avenir ? La réponse honnête est qu’aucun système ne les attend. Les services de rééducation se sont effondrés et ne fonctionnent pratiquement plus que dans une poignée d’hôpitaux. Les fauteuils roulants, les prothèses, les béquilles ont été classés par les autorités comme du matériel « à double usage » et exclus de l’aide, de sorte qu’un enfant amputé ne reçoit même pas l’appareil qui pourrait l’aider. Une génération mutilée va grandir sur un territoire dépourvu des moyens de la soigner, avec presque toutes les écoles détruites et la famine ou une alimentation misérable partout. Il ne s’agit pas d’une période d’après-guerre difficile, mais d’un avenir impossible et terrible. On en vient à penser que rarement dans l’histoire on a atteint un tel degré de cruauté envers les enfants.
Je ne suis pas sans savoir que cette folie et ces massacres trouvent leur origine dans les meurtres et les enlèvements perpétrés le 7 octobre 2023 par le Hamas, un acte de folie criminelle. Mais il est impossible de comprendre qu’on puisse continuer à tuer des gens, et je pense qu’en Palestine, toutes les limites de la cruauté sont dépassées. Je pense également qu’on peut ajouter qu’aucune atrocité telle que celle commise par le Hamas ne suspend la revendication que nous adresse un enfant sans jambes, qui n’a même plus de prothèse. C’est précisément là le piège moral du nombre : il nous invite à compenser certains morts par d’autres, alors que chacun d’entre eux est un absolu. Et il convient également de rappeler que la tragédie palestinienne a commencé il y a plus de cent ans et que Gaza était depuis longtemps un camp de concentration. Rashid Khalidi, dans son livre « Palestine, cent ans de colonialisme et de résistance », écrit : « Une fois la Première Guerre mondiale terminée, le démantèlement de la société palestinienne autochtone a commencé… La population autochtone s’est retrouvée encore plus décimée par la répression écrasante de la Grande Révolte arabe de 1936-1999 contre la domination britannique, au cours de laquelle on estime qu’entre 14 % et 17 % des hommes adultes ont été tués, blessés, emprisonnés ou contraints à l’exil, les Britanniques ayant déployé cent mille soldats, en plus de l’armée de l’air, pour écraser la résistance palestinienne ». Et depuis lors, cette logique destructrice inquiétante s’est poursuivie jusqu’à aujourd’hui. Et elle semble sans fin.
Il est vrai qu’elle n’est pas l’apanage du Moyen-Orient. On la retrouve en Méditerranée et aux frontières de notre Europe prospère, en Afrique, dans d’autres pays, en Amérique latine, etc.
L’Italie a inauguré en Albanie, sous le gouvernement de Giorgia Meloni, des centres pour les demandeurs d’asile déboutés — des enceintes clôturées et surveillées dans un pays tiers — devenus désormais des antichambres de l’expulsion. L’Union européenne, qui se considérait autrefois comme la conscience juridique du continent, adopte aujourd’hui à voix basse les méthodes du second mandat de Trump : externaliser, sous-traiter, éloigner de la vue, avec des projets prévoyant d’envoyer jusqu’à des dizaines de milliers de personnes par an dans ces « centres de retour ». Le « demandeur d’asile débouté » est le cousin germain du « combattant illégal » : une autre catégorie conçue pour qu’un être humain cesse de nous imposer ses exigences. Ici aussi, le décompte remplace la conscience ; ici aussi, on met de côté ceux que l’on ne veut pas voir.
Il y a un troisième tour de vis : celui apporté par la technologie. La guerre en Ukraine a consacré le drone comme acteur principal ; Zelenski est célébré comme « le génie de la guerre des drones », et cette expression, à y regarder de plus près, est effrayante. Car le drone perfectionne ce que la bureaucratie avait commencé : tuer sans visage, mourir sans nom. Un écran s’interpose entre l’opérateur et le mort, et avec lui s’efface la dernière distance morale. Le soldat qui égorge doit surmonter un dégoût physique ; celui qui appuie sur un bouton devant une carte n’en surmonte aucun. La technologie n’a pas inventé la cruauté, mais elle lui a épargné le remords. Le despotisme de Poutine, les revirements de Trump, l’arithmétique anonyme des victimes ukrainiennes et russes, tout converge vers une même issue : l’abstraction de celui qui meurt. Et plus loin encore, au Soudan ou au Sahel, des guerres entières qui ne sont même pas rapportées, preuve ultime qu’il existe une hiérarchie des vies : certaines sont pleurées, d’autres ignorées.
Je ne prétends pas tout englober. C’est impossible. Il me suffit de souligner le fil qui relie ces épisodes épars : la transformation des êtres humains en « chose » — en chiffre, en catégorie, en cible — et l’impunité sereine de ceux qui agissent ainsi au grand jour.
Peut-on donc se libérer de ces tragédies ? Je soupçonne que non et que cette impossibilité est, en soi, une forme de décence.
Contre cette habitude, il n’existe d’autre outil que la parole, modeste et tenace : redonner à chaque chiffre son visage — le médecin mort, l’enfant sans bras, le détenu sans procès, le migrant classé dans un camp albanais. Et pourtant, je me demande : à quoi bon dénoncer si nous ne pouvons pas faire grand-chose, voire rien, pour l’empêcher ? Dénoncer n’est pas agir, et confondre ces deux choses serait la complaisance ultime.
Mais l’idée selon laquelle nous ne pouvons rien faire est fausse. Les régimes d’impunité ne reposent pas seulement sur leur force, mais aussi sur notre indifférence ; et c’est là le rôle qui nous incombe. L’apartheid sud-africain n’est pas tombé parce que quelqu’un s’est ému, mais parce qu’un refus diffus et tenace — consommateurs, universités, fonds d’investissement, électeurs — l’a rendu, au fil des années, ingouvernable. La légitimité est la seule chose que le pouvoir ne peut se fabriquer lui-même : c’est nous qui la lui accordons ou la lui retirons. Et il y a une efficacité à long terme dans le simple fait de consigner les faits, car ce qui est documenté aujourd’hui servira de preuve pour juger demain ; l’impunité est rarement éternelle, et elle dure généralement aussi longtemps que dure notre oubli.
D’où l’urgence de disposer de tribunaux internationaux dignes de ce nom. Ce n’est pas qu’il n’y en ait pas : la Cour pénale internationale a émis en novembre 2024 des mandats d’arrêt contre Netanyahou et son ancien ministre de la Défense — ainsi que contre un dirigeant du Hamas — pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité, parmi lesquels l’utilisation de la famine comme arme ; et devant la Cour internationale de justice, l’affaire de génocide intentée par l’Afrique du Sud est toujours en cours. Le problème est ailleurs, et il mesure exactement l’ampleur du mal : les puissants ne se soumettent pas, ils se retranchent derrière leurs boucliers. La réponse de Washington à ces mandats n’a pas été de se présenter, mais de sanctionner les juges eux-mêmes — en gelant leurs comptes, en leur interdisant l’entrée sur le territoire, en les inscrivant sur les mêmes listes que les trafiquants de drogue — et d’écarter haut et fort toute arrestation. Ceux d’en haut, en effet, se sentent intouchables. Et pourtant, le mépris de la justice n’est pas encore synonyme d’impunité définitive : un mandat d’arrêt rétrécit l’univers de celui qui le reçoit — aujourd’hui, il se peut que Netanyahou ne se sente pas très à l’aise et n’ose pas se rendre dans certains pays de l’Union européenne. Et aucune affaire de génocide n’est gagnée le jour même où elle est ouverte. La justice internationale n’est pas encore une épée ; elle n’est, pour l’instant, qu’une conscience en toge. Lui donner du tranchant — la doter de moyens, refuser de normaliser ses abus, exiger de nos gouvernements qu’ils la soutiennent — est l’une des rares actions concrètes qu’un citoyen puisse revendiquer.
Nous savons que bon nombre des grandes catastrophes sont souvent le fruit de décisions évitables, prises par des despotes qui auraient pu les empêcher. C’est là à la fois la pire nouvelle et le seul espoir. La pire, car cela nous rend nous-mêmes responsables dans une certaine mesure. Nous devons garder à l’esprit que nous ne sommes pas impuissants. Les citoyens du monde ne mettront pas fin à eux seuls aux bombardements, mais ils peuvent refuser que le crime devienne une habitude et même que les bourreaux soient parfois considérés comme de grands héros qui mettent en œuvre les folies criminelles de leurs nations.
Il serait également souhaitable que nous nous opposions radicalement à toutes ces guerres et que les dirigeants des institutions internationales, au lieu de continuer à percevoir leur salaire et à se taire — s’ils ne parviennent pas à mettre fin aux massacres —, démissionnent immédiatement ou sans délai. Et que nous exigions tous ensemble que tous les mégalomanes qui commettent des crimes contre l’humanité soient jugés et condamnés, quel que soit leur pays d’origine et même quel que soit le pouvoir dont ils disposent.
Au fond, la société civile mondiale aurait déjà dû obtenir des institutions internationales la création d’un nouveau Tribunal de Nuremberg et le jugement des trois grands despotes et criminels que nous avons mentionnés.



