OPINIONS

Le grand rendez-vous de l’abstention ? Les législatives marocaines du 23 septembre 2026 face à la crise de la représentation politique

Fragmentation partisane, programmes sans relief, clientélisme, néo-tribalisme et désenchantement électoral

Dr. Mohamed Chtatou

Introduction : voter ou zapper, telle est la question

Le 23 septembre 2026, les Marocains seront appelés aux urnes pour renouveler les 395 sièges de la Chambre des représentants. Le scrutin constituera l’un des principaux rendez-vous institutionnels de l’année et devrait, en théorie, permettre aux citoyens de choisir les hommes et les femmes appelés à légiférer, à contrôler l’action gouvernementale et à participer à la détermination des grandes orientations publiques. Le calendrier officiel confirme le 23 septembre comme date du scrutin, avec 395 sièges à pourvoir au suffrage universel direct au scrutin de liste, tandis que 27 partis politiques sont engagés dans le dispositif électoral officiel. Derrière cette mécanique institutionnelle parfaitement huilée se profile pourtant une interrogation beaucoup plus fondamentale : les Marocains ont-ils encore suffisamment confiance dans le vote pour se déplacer massivement, ou l’abstention risque-t-elle une nouvelle fois de constituer le véritable premier parti du pays ?

La question n’est ni provocatrice ni simplement rhétorique. Elle se situe au cœur du problème de la représentation politique marocaine et renvoie à une évolution qui dépasse largement le seul scrutin de 2026. Depuis plusieurs décennies, la participation aux élections législatives demeure structurellement inférieure à ce que l’on pourrait attendre d’un système qui fait de l’élection l’un des principaux instruments de légitimation politique. Après avoir atteint 67 % en 1984, 62 % en 1993 et 58 % en 1997, la participation est tombée à 51,6 % en 2002, puis à seulement 37 % en 2007, avant de remonter à 45,4 % en 2011 et de redescendre à environ 42,3 % en 2016. En 2021, elle remonta à environ 50,2–50,35 %, mais ce chiffre doit être interprété avec prudence puisque, pour la première fois, les élections législatives, communales et régionales furent organisées simultanément, ce qui a nécessairement renforcé l’incitation à participer. Le problème de 2026 ne consiste donc pas simplement à déterminer si le taux de participation sera supérieur ou inférieur à celui de 2021, mais à comprendre ce que signifie politiquement l’abstention dans un système où l’élection existe, où les partis sont nombreux et où les campagnes sont visibles, mais où une partie importante de la population ne considère plus nécessairement le bulletin de vote comme le moyen privilégié de transformer ses conditions d’existence.

L’hypothèse centrale de cette analyse est que l’abstention marocaine ne saurait être réduite à une prétendue « apathie » du citoyen. Elle constitue, dans une mesure importante, une forme de désaffiliation politique, c’est-à-dire un éloignement progressif à l’égard des organisations et des mécanismes par lesquels la politique institutionnelle cherche à établir un lien avec la société. Le citoyen ne se détourne pas nécessairement de la politique en tant que telle ; il peut se détourner d’un système partisan qu’il juge incapable de traduire ses préoccupations en programmes crédibles, en alternatives clairement identifiables et en résultats tangibles. La distance entre citoyen et parti tend ainsi à se transformer en distance entre citoyen et urne. Cette désaffiliation résulte d’une combinaison de facteurs qui se renforcent mutuellement : fragmentation excessive de l’offre partisane, faible différenciation idéologique, personnalisation des candidatures, clientélisme électoral, poids des réseaux familiaux et locaux, persistance de solidarités communautaires et néo-tribales, perception du rôle déterminant de l’argent dans la compétition, déficit de confiance dans les institutions représentatives, faible responsabilisation des élus et sentiment que les grandes orientations du pays se décident largement au-delà de l’arène parlementaire.

La Banque mondiale a effectivement relevé un écart important entre la confiance accordée aux institutions représentatives et celle accordée aux institutions chargées de l’ordre et de la sécurité : dans les données qu’elle mobilise pour le Maroc, 39 % des personnes interrogées faisaient confiance au législatif, contre 73 % à la police et 97 % à l’armée. Il serait toutefois erroné d’en déduire que le Marocain ne croit plus à la politique. Le problème est plus subtil : il croit de moins en moins que les partis politiques constituent l’instrument le plus efficace pour faire de la politique. C’est précisément cette contradiction qui sera au cœur des législatives de 2026.

L’abstention : une vieille maladie de la démocratie électorale marocaine

L’histoire électorale récente du Maroc montre que la participation n’a jamais constitué une constante. Elle est au contraire marquée par des fluctuations considérables et par une tendance générale à la désaffection, particulièrement lorsque l’élection apparaît dépourvue d’enjeu véritable ou lorsque l’électeur ne perçoit pas clairement le lien entre son vote et l’amélioration de sa situation. En 2007, seulement 37 % des électeurs inscrits participèrent aux législatives. En 2011, dans le contexte exceptionnel du Printemps arabe et après l’adoption de la Constitution de 2011, le taux remonta à 45,4 %. Cette progression pouvait être interprétée comme le signe d’un regain d’intérêt politique : la nouvelle Constitution semblait ouvrir une phase de transformation institutionnelle et le Parti de la justice et du développement (PJD) apparaissait alors comme une force susceptible d’incarner une véritable alternance gouvernementale. L’enthousiasme fut cependant de courte durée. En 2016, la participation retomba à 42,29 %, ce qui démontrait déjà que l’existence d’une compétition électorale visible ne suffisait pas à provoquer une mobilisation massive.

En 2021, la participation remonta à 50,18 %, chiffre officiel annoncé par le ministère de l’Intérieur, et autour de 50,35 % selon certaines séries statistiques. Cette progression doit être contextualisée. Les électeurs votaient le même jour pour la Chambre des représentants, les conseils communaux et les conseils régionaux, de sorte qu’il serait méthodologiquement fragile d’utiliser directement le taux de 2021 comme référence mécanique pour prévoir celui de 2026. Surtout, l’augmentation quantitative de la participation ne signifia pas nécessairement une revitalisation qualitative de la démocratie représentative. Le scrutin de 2021 produisit un bouleversement spectaculaire : le PJD, qui détenait 125 sièges, s’effondra à 13, tandis que le RNI obtenait 102 sièges, le PAM 87 et l’Istiqlal 81. Le résultat démontrait certes que les électeurs marocains étaient capables de sanctionner lourdement une formation politique, mais il révélait également la volatilité considérable du vote et la faiblesse des fidélités partisanes. La véritable question de 2026 devient dès lors celle de la nature même du vote : les Marocains voteront-ils pour un projet, pour un parti, pour un candidat ou essentiellement contre quelqu’un ? Si la réponse demeure principalement « pour le candidat », l’élection continuera de fonctionner davantage comme une compétition entre notabilités que comme une confrontation programmatique.

Une scène politique extraordinairement fragmentée

Le premier obstacle à une mobilisation électorale durable réside dans la fragmentation de l’offre politique. Le Maroc compte officiellement un nombre important de formations politiques, tandis que 27 partis sont actuellement associés au dispositif officiel de campagne audiovisuelle et au scrutin du 23 septembre 2026. Cette multiplication peut, à première vue, être interprétée comme une manifestation de pluralisme. Pourtant, le nombre de partis ne garantit nullement la pluralité effective des choix. La pluralité démocratique suppose que plusieurs visions de la société s’affrontent autour de programmes distincts, que les électeurs puissent identifier les alternatives et que chaque formation assume une responsabilité politique identifiable. Lorsque les partis se multiplient sans que leurs différences programmatiques soient suffisamment lisibles, le pluralisme quantitatif peut produire exactement l’effet inverse de celui recherché : il transforme le choix en confusion.

Le paradoxe marocain est particulièrement frappant. La scène politique offre une abondance de partis alors que le citoyen rencontre une pénurie d’alternatives clairement identifiables. Les sigles se succèdent, les alliances changent, les dirigeants circulent, les candidatures se négocient, les coalitions se recomposent, mais les différences idéologiques deviennent souvent difficiles à discerner pour l’électeur ordinaire. Cette fragmentation n’est pas entièrement accidentelle. La littérature consacrée au système politique marocain a montré que les règles électorales et institutionnelles ont historiquement contribué à la multiplication des acteurs et limité l’émergence d’une force partisane capable de monopoliser durablement la représentation. Les transformations successives du système électoral ont contribué à une représentation fragmentée, rendant nécessaires les coalitions et renforçant indirectement le rôle d’arbitre du centre monarchique dans la formation des gouvernements (Chtatou, 2026). La logique est paradoxale : plus les partis sont nombreux, moins chacun d’entre eux paraît indispensable au citoyen. L’électeur se trouve face à une multitude de formations dont certaines disposent d’une implantation historique, d’autres d’un enracinement local, certaines d’une personnalité médiatique forte et d’autres encore d’un réseau d’élus, mais dont les programmes apparaissent souvent interchangeables sur plusieurs grandes questions économiques et sociales. Le problème n’est donc pas seulement le nombre de partis ; il réside surtout dans la faible lisibilité du système partisan.

Quand le parti cesse d’être une vision du monde

Un parti politique devrait normalement remplir au moins quatre fonctions essentielles : agréger les intérêts sociaux, produire une vision de la société, sélectionner les élites et organiser la responsabilité politique. Lorsque ces fonctions s’affaiblissent, le parti cesse progressivement d’être un médiateur entre la société et l’État pour devenir principalement une machine électorale. C’est ici que se situe l’un des problèmes majeurs du Maroc contemporain. Les programmes électoraux présentent régulièrement des objectifs séduisants : création d’emplois, amélioration de l’école, réforme du système de santé, réduction des disparités sociales, lutte contre la corruption, soutien aux classes moyennes, développement rural, modernisation administrative, transition numérique et promotion de l’investissement. Mais l’électeur peut avoir l’impression d’entendre le même discours sous des logos différents. Tout le monde promet l’emploi, la santé, l’école et la justice sociale ; ce qui manque souvent est la différenciation concrète des moyens, des priorités, des financements, des calendriers et des mécanismes d’évaluation.

C’est précisément à ce niveau que se situe la crise du programme politique. Un programme sérieux devrait permettre au citoyen de répondre à une question élémentaire : pourquoi voter pour ce parti plutôt que pour un autre ? Si cette distinction devient impossible, l’élection perd une partie essentielle de sa fonction délibérative. Le problème est aggravé par la personnalisation croissante de la politique. Dans de nombreuses circonscriptions, la compétition oppose moins des doctrines que des personnes : tel notable contre tel notable, telle famille contre telle famille, tel réseau contre tel réseau. Le parti fournit alors le véhicule juridique et symbolique, tandis que le candidat fournit la véritable structure de mobilisation. Le phénomène rejoint ce qui est appelé la cooptation politique : le système marocain ne peut être compris uniquement à travers ses institutions formelles, mais doit également être analysé à travers les réseaux sociaux, économiques, administratifs et personnels qui structurent l’accès au pouvoir (Chtatou, 2019). La cooptation ne signifie pas que toute compétition électorale soit fictive ; elle signifie plutôt que cette compétition se déroule dans un environnement où l’accès aux ressources, aux réseaux et aux positions d’influence demeure profondément inégal.

Le candidat avant le programme : la revanche de la notabilité

L’une des caractéristiques les plus importantes de la politique électorale marocaine réside dans la place accordée à la personnalité du candidat. Dans de nombreuses circonscriptions, l’électeur connaît le candidat bien avant de connaître son programme. Il connaît sa famille, son métier, ses réseaux, son influence locale, ses relations avec l’administration, ses moyens financiers, son appartenance territoriale et sa capacité supposée à « rendre service ». Cette politique de proximité n’est pas en elle-même négative. Toute démocratie a besoin de représentants enracinés dans leurs communautés. Elle devient toutefois problématique lorsque la proximité personnelle remplace la responsabilité programmatique.

Le député risque alors d’être perçu moins comme un législateur national que comme un intermédiaire local. Il est sollicité pour faciliter une démarche administrative, intervenir auprès d’une institution, aider une famille, résoudre un problème, favoriser un recrutement, obtenir une autorisation ou faire jouer ses relations. Le citoyen ne voit plus nécessairement l’élu comme celui qui doit participer à l’élaboration de politiques publiques universelles ; il peut le considérer comme celui qui est capable de résoudre son problème particulier. La relation démocratique se transforme alors en relation transactionnelle. Le vote tend à signifier moins « je soutiens la politique que je souhaite voir appliquée » que « je soutiens celui qui pourra m’aider ». Cette transformation est politiquement lourde de conséquences, car elle affaiblit la conception universelle de la citoyenneté et renforce une conception personnalisée de la représentation. Dans un tel contexte, l’abstention peut même devenir rationnelle : si l’électeur estime que son vote ne modifiera pas substantiellement les politiques publiques mais seulement la personne qui contrôlera l’accès à certains réseaux, il peut conclure que le coût de sa participation dépasse son bénéfice politique.

Le néo-tribalisme : quand les solidarités anciennes investissent les institutions modernes

C’est ici que la notion de néo-tribalisme devient particulièrement utile. Il serait évidemment simpliste d’affirmer que la politique marocaine de 2026 est « tribale » au sens ancien du terme. Le Maroc est un État moderne, urbanisé, bureaucratique, intégré aux marchés mondiaux et doté d’institutions constitutionnelles complexes. Les structures tribales anciennes ont été profondément transformées par la colonisation, la construction de l’État national, l’urbanisation, les migrations et la mobilité sociale. Les logiques de solidarité primaire n’ont cependant pas disparu ; elles se sont recomposées et adaptées aux conditions de la modernité politique.

Le néo-tribalisme ne désigne pas un retour mécanique à la tribu précoloniale, mais la réinvention de logiques d’appartenance, de loyauté et de solidarité dans le cadre de l’État moderne (Chtatou, 2021). Dans le contexte marocain, ces logiques peuvent se manifester à travers la famille, le clan, le village, la région, les réseaux professionnels, les affinités économiques et les relations personnelles. Dans le clientélisme néo-tribal marocain, il faut également souligner l’importance de l’expression populaire « bak sahbî », qui résume une logique selon laquelle l’accès à certaines ressources dépend moins de règles universelles que de la capacité à mobiliser une relation, une connaissance ou un réseau (Chtatou, 2025).

Ce mécanisme possède une conséquence électorale directe. Le vote peut devenir l’expression d’une solidarité de proximité : famille, fraction, quartier, village, profession, réseau économique ou appartenance régionale. Le parti national passe alors au second plan. Il ne s’agit pas nécessairement du retour du tribalisme ancien, mais plutôt de la persistance d’une logique d’appartenance qui investit l’institution moderne. L’élection démocratique devient ainsi le lieu de rencontre entre des institutions modernes et des formes de solidarité qui leur sont antérieures. Le véritable enjeu consiste dès lors non pas à abolir ces solidarités, qui font partie de la texture sociale du pays, mais à les transformer en capital civique plutôt qu’en instruments de mobilisation clientéliste.

La tradition amazighe : ne pas confondre solidarité communautaire et clientélisme

Il importe toutefois de ne pas transformer l’analyse du néo-tribalisme en caricature des sociétés amazighes. Les travaux anthropologiques sur la gouvernance traditionnelle amazighe montrent précisément que les structures communautaires anciennes ne peuvent être réduites à des mécanismes de domination ou de clientélisme. Elles comportaient également des mécanismes de délibération, de consensus, de limitation de l’autorité et de responsabilité devant la communauté (Chtatou, 2020a, 2023). Dans certaines structures amazighes traditionnelles, le leadership était encadré par le groupe : l’amghâr ne disposait pas d’un pouvoir absolu, puisque son autorité dépendait de la reconnaissance collective, tandis que la jemaâ constituait un espace de discussion, de médiation et de représentation des différents intérêts.

Cette tradition doit être soigneusement distinguée du clientélisme contemporain. Le clientélisme repose sur une relation asymétrique dans laquelle le patron dispose de ressources et le client offre en contrepartie sa loyauté ; la délibération communautaire peut, au contraire, reposer sur la persuasion, la recherche du consensus et la limitation du pouvoir. C’est précisément ce que montre l’analyse de la tradition démocratique amazighe : le consensus communautaire, la responsabilité du leadership et la nécessité de tenir compte des différents segments sociaux pouvaient constituer des mécanismes de limitation de l’autorité (Chtatou, 2020a, 2023). Il existe donc une ironie historique dans la situation contemporaine : certaines formes anciennes de gouvernance communautaire pouvaient se révéler plus exigeantes à l’égard du détenteur du pouvoir que certaines pratiques électorales modernes dominées par la personnalisation et le clientélisme. La question n’est dès lors pas de savoir comment abolir les solidarités communautaires, mais comment les convertir en ressources de participation civique et de responsabilité collective.

L’argent électoral et la suspicion permanente

Une autre raison majeure de la désaffection électorale réside dans la perception que l’argent joue un rôle excessif dans la compétition politique. Cette perception n’est pas nouvelle. Lors des élections de 2011, les observateurs du National Democratic Institute faisaient déjà état de nombreuses accusations d’achat de voix, tout en précisant qu’ils ne pouvaient pas vérifier l’ensemble de ces allégations. En 2021, plusieurs partis dénoncèrent de nouveau l’utilisation de l’argent et différentes pratiques d’influence électorale. Une enquête réalisée avant les élections de 2021 indiquait par ailleurs que 81,3 % des personnes interrogées estimaient que l’argent influençait les résultats électoraux.

Il faut naturellement distinguer les faits vérifiés des perceptions populaires. Mais, politiquement, la perception constitue elle-même une réalité déterminante. Si une partie des citoyens considère que les élections peuvent être gagnées grâce aux ressources financières plutôt qu’à la qualité des idées ou à la crédibilité des candidats, la valeur symbolique du bulletin de vote se dégrade. Le mécanisme peut alors prendre la forme d’une spirale cumulative : l’argent facilite l’influence, l’influence consolide les réseaux, les réseaux facilitent la victoire électorale, la victoire ouvre l’accès aux ressources et cet accès renforce à son tour les réseaux. L’électeur dépourvu de ressources ou de réseaux peut alors avoir le sentiment que le système politique ne lui appartient pas. L’élection cesse d’apparaître comme une confrontation de projets et devient une compétition entre machines sociales, financières et relationnelles. Dans ces conditions, l’abstention peut constituer moins une manifestation d’indifférence qu’un refus silencieux d’entrer dans une compétition dont les règles sont jugées structurellement inégales.

La crise de confiance : le vrai cœur du problème

La fragmentation, le clientélisme et la personnalisation ne seraient pas nécessairement destructeurs si les citoyens conservaient une confiance élevée dans les institutions. Or cette confiance constitue précisément l’une des grandes faiblesses du système. La Banque mondiale relève un déficit de confiance particulièrement marqué à l’égard des institutions représentatives, avec un niveau de confiance dans le législatif inférieur à celui accordé aux institutions de sécurité. Les données Afrobarometer 2024 sont également révélatrices : sur 1 200 répondants, 34,9 % déclaraient ne faire « pas du tout » confiance au Parlement et 25,9 % lui accordaient « très peu » de confiance, alors que seuls 9,6 % déclaraient lui faire « beaucoup » confiance. Pour les partis d’opposition, 31,1 % déclaraient ne leur faire aucune confiance et 27,8 % seulement leur faire « un peu » confiance.

Les données consacrées aux jeunes sont encore plus instructives. Une publication Afrobarometer de mars 2026 indique qu’environ un tiers seulement des jeunes Marocains âgés de 18 à 35 ans déclarent faire « partiellement » ou « beaucoup » confiance au Parlement, au conseil municipal, au chef du gouvernement ou aux partis politiques. L’étude relève également une perception plus élevée de la corruption parmi les jeunes à l’égard de certaines catégories d’élus et de responsables publics. Ces données permettent de corriger une interprétation trop facile de l’abstention. Le problème n’est pas seulement que les citoyens ne veulent pas voter ; il est qu’ils ne voient pas suffisamment ce que leur vote pourrait changer. La désaffection électorale est donc moins une absence de rationalité qu’une rationalité négative produite par l’expérience accumulée de la faible efficacité perçue de la représentation.

Le traumatisme politique du PJD : voter peut sanctionner, mais que change la sanction ?

Les élections de 2021 constituent à cet égard un cas d’école. Le PJD avait gouverné pendant une décennie, disposait d’une base électorale importante et avait remporté les élections de 2011 et 2016. Pourtant, en 2021, il passa de 125 à seulement 13 sièges, tandis que le RNI, le PAM et l’Istiqlal devinrent les principales forces parlementaires. Le résultat démontre que l’électeur marocain possède une réelle capacité de sanction. Il révèle toutefois un autre phénomène : l’alternance électorale ne s’accompagne pas nécessairement d’une transformation profonde de la structure politique. La disparition presque totale du PJD n’a pas donné naissance à une opposition idéologique structurée de même ampleur ; le système a changé de majorité, mais non nécessairement de nature.

Pour l’électeur, cette situation peut produire une forme de scepticisme. Pourquoi investir émotionnellement et organisationnellement dans un parti si celui-ci peut être électoralement désavoué en cinq ans sans que la structure générale de gouvernance soit profondément transformée ? Le phénomène peut être particulièrement important chez les jeunes générations. Les données Afrobarometer récentes confirment que les jeunes Marocains entretiennent une relation de confiance fragile avec les partis et plusieurs institutions représentatives. Le Maroc de 2026 se trouve ainsi confronté à une contradiction générationnelle majeure : une jeunesse plus connectée, plus informée, plus exposée aux expériences internationales et souvent plus sensible aux questions de mérite, de transparence et d’égalité se trouve face à une culture politique encore fortement structurée par les réseaux, la notabilité et les médiations personnelles.

La jeunesse : la génération qui ne veut plus être simplement électrice

La jeunesse pourrait constituer le facteur décisif des élections de 2026, mais il serait erroné de la considérer comme une masse apolitique. Le problème est précisément plus complexe. Une partie importante de la jeunesse manifeste une forte sensibilité aux questions de justice sociale, d’emploi, de corruption, d’égalité territoriale, de qualité des services publics et de mérite, mais ne considère pas nécessairement le parti politique traditionnel comme le meilleur instrument pour exprimer ces préoccupations. Les réseaux sociaux ont profondément transformé la relation à la politique : le citoyen peut aujourd’hui commenter, dénoncer, organiser une campagne, produire une vidéo, mobiliser un réseau ou exprimer publiquement son désaccord sans appartenir à une organisation partisane. La politique est ainsi devenue moins partisane sans être nécessairement moins politique.

Ce changement est fondamental. Le parti traditionnel suppose une organisation hiérarchique, une adhésion, une discipline, une permanence et une implantation territoriale. Les nouvelles formes de mobilisation privilégient davantage la fluidité, la spontanéité, la circulation horizontale de l’information et la capacité à réagir rapidement à un événement. Dans mon analyse de la « cyber-démocratie » au Maroc, j’avais déjà montré que les citoyens pouvaient utiliser les nouveaux espaces numériques pour contourner les canaux politiques traditionnels et exprimer directement leur mécontentement (Chtatou, 2018). Le phénomène est aujourd’hui plus profond. La question n’est donc plus simplement de savoir pourquoi les jeunes ne font pas de politique, mais pourquoi ils feraient de la politique à travers des organisations qu’ils jugent parfois obsolètes. Le défi pour les partis consiste dès lors à comprendre que la jeunesse ne demande pas nécessairement moins de politique, mais une autre manière de faire de la politique.

Le territoire : l’autre visage de la crise électorale

L’abstention ne peut être séparée des profondes disparités territoriales. Le Maroc connaît depuis plusieurs décennies une modernisation spectaculaire de ses infrastructures, de ses réseaux de transport, de ses ports, de ses zones industrielles et de ses métropoles, mais cette modernisation n’a pas produit une convergence territoriale complète. Le problème marocain n’est plus seulement celui du volume de la croissance, mais celui de la géographie de la croissance : certaines régions concentrent les emplois qualifiés, les investissements, les infrastructures et les opportunités, tandis que d’autres demeurent confrontées à des déficits persistants en matière de santé, d’éducation, de mobilité et d’emploi (Chtatou, 2026a).

Cette question possède une dimension électorale directe. L’électeur rural ou montagnard ne juge pas nécessairement la démocratie à partir de critères constitutionnels abstraits ; il la juge aussi à partir de l’état de son école, de son dispensaire, de sa route, de son accès à l’eau, de ses possibilités d’emploi et de la capacité de l’administration à répondre à ses besoins. La démocratie représentative devient crédible lorsque le citoyen peut établir un lien entre son vote et son territoire. D’où l’importance de transformer les programmes électoraux nationaux en véritables programmes territorialisés. Le prochain scrutin devrait être l’occasion de passer d’un « Maroc des centres » à un « Maroc des territoires », c’est-à-dire à un système dans lequel chaque région dispose des moyens institutionnels, financiers et humains lui permettant de participer réellement au développement national (Chtatou, 2026a). Si les partis se contentent de promettre abstraitement le développement, ils manqueront probablement l’une des principales attentes de l’électorat.

Le paradoxe de la fragmentation : beaucoup de partis, peu de représentation

La fragmentation politique produit un autre effet pervers : elle dilue la responsabilité. Dans un système fortement bipartite ou dominé par deux grandes formations, l’électeur sait généralement qui gouverne et qui s’oppose ; la responsabilité politique est relativement claire. Dans un système fragmenté, elle devient diffuse. Lorsque plusieurs partis participent au gouvernement, chacun peut attribuer les échecs aux autres partenaires ; lorsque l’opposition est elle-même divisée, aucune formation ne peut prétendre représenter seule l’alternative. La coalition devient ainsi une nécessité arithmétique, mais peut devenir une faiblesse politique lorsqu’elle n’est pas accompagnée d’une différenciation programmatique suffisamment claire.

Le gouvernement issu des élections de 2021 repose sur une coalition dominée par le RNI, le PAM et l’Istiqlal, trois forces qui occupent ensemble une place centrale dans le système parlementaire actuel. Le rapport BTI 2026 souligne précisément les limites de l’autonomie des partis marocains dans un système où la monarchie conserve une prééminence importante. Cette configuration contribue à une perception politiquement corrosive : les partis se combattent pendant la campagne, puis gouvernent ensemble après l’élection. Les coalitions sont évidemment normales dans les démocraties parlementaires, mais elles deviennent problématiques lorsque les différences entre partenaires n’ont jamais été clairement expliquées aux électeurs. Celui-ci peut alors conclure que son choix électoral importe moins qu’il ne le pensait, ce qui renforce à son tour le scepticisme à l’égard du vote.

La campagne électorale : spectacle, personnalisation et promesses

Le danger pour 2026 est donc celui d’une campagne électorale transformée en spectacle de personnalités. Le candidat apparaîtra sur les affiches, les réseaux sociaux, les réunions publiques et les rencontres locales ; les partis annonceront des plans ambitieux et les slogans promettront le changement. Mais l’électeur expérimenté connaît désormais le scénario. Il a déjà entendu parler de la réforme de l’éducation, de la lutte contre la corruption, de la création massive d’emplois, de la réduction des inégalités, du développement rural et de la réforme administrative. Ce qui lui manque n’est pas nécessairement la promesse, mais la preuve.

Un programme crédible devrait comporter des indicateurs vérifiables : nombre d’emplois créés, nombre d’établissements scolaires réhabilités, nombre de médecins affectés aux territoires sous-dotés, délai moyen d’accès aux services administratifs, réduction mesurable des inégalités territoriales, calendrier de mise en œuvre et coût budgétaire. Sans ces éléments, le programme demeure essentiellement rhétorique. La prochaine campagne devrait donc être évaluée selon une question simple mais exigeante : combien de promesses pourront être vérifiées cinq ans plus tard ? La démocratie programmatique suppose en effet que l’électeur puisse comparer, choisir et ensuite évaluer. Sans cette chaîne de responsabilité, le programme n’est qu’un instrument de communication électorale.

Le bulletin de vote comme acte de citoyenneté ou comme transaction ?

Le problème fondamental de la politique électorale marocaine réside peut-être dans la coexistence de deux conceptions concurrentes du vote. La première est civique : le citoyen vote pour contribuer à déterminer l’orientation collective du pays. La seconde est transactionnelle : il vote parce qu’il espère obtenir quelque chose, préserver une relation ou soutenir un candidat capable de lui rendre un service. La première construit la citoyenneté ; la seconde nourrit le clientélisme.

Le néo-tribalisme et le clientélisme prospèrent lorsque la relation universelle entre citoyen et État demeure insuffisamment institutionnalisée. Si l’individu croit que ses droits peuvent être obtenus normalement par l’intermédiaire d’institutions efficaces, il n’a pas besoin d’un patron. Mais si l’accès à l’emploi, à l’administration, à la santé ou à certaines opportunités est perçu comme dépendant de l’intervention d’un intermédiaire, les réseaux personnels deviennent rationnels. C’est pourquoi la lutte contre le clientélisme ne peut pas être uniquement morale. Il ne suffit pas d’exhorter les citoyens à ne pas voter pour l’argent ; il faut construire des institutions suffisamment efficaces pour que chacun puisse obtenir ses droits sans avoir besoin de connaître quelqu’un. C’est précisément ce que j’ai appelé, dans mon analyse du néo-tribalisme et du « bak sahbî », le passage nécessaire d’une citoyenneté médiatisée par les réseaux à une citoyenneté fondée sur l’égalité devant la règle commune (Chtatou, 2025).

L’Amazighité et la représentation : reconnaissance constitutionnelle, représentation politique incertaine

La question amazighe constitue un autre révélateur de cette crise. La Constitution de 2011 reconnaît explicitement l’identité plurielle du Maroc et fait de Tamazight une langue officielle de l’État et un patrimoine commun de tous les Marocains. Cette reconnaissance constitue une avancée historique, mais la reconnaissance constitutionnelle ne signifie pas automatiquement représentation politique effective. L’une des questions qui devraient être posées aux candidats en 2026 est donc la suivante : quelle politique concrète les partis proposent-ils pour donner un contenu institutionnel à la reconnaissance de Tamazight ?

Il ne s’agit pas uniquement de langue. La question concerne simultanément l’éducation, l’administration, la justice, les médias, la culture, le développement territorial et la participation politique. Les régions amazighes ont souvent été historiquement associées à des espaces ruraux, montagneux ou périphériques qui connaissent eux-mêmes des difficultés particulières de développement. La question amazighe rejoint donc directement la question territoriale. Comme je l’ai écrit récemment, la politique amazighe ne devrait pas être traitée comme une simple politique culturelle ; elle devrait être intégrée à une politique plus large de justice territoriale et de citoyenneté inclusive (Chtatou, 2026a). L’absence de réponses précises sur ces questions risque de renforcer le sentiment que la reconnaissance officielle demeure davantage symbolique que politique.

Pourquoi les Marocains pourraient-ils quand même voter massivement ?

Il serait cependant trop facile de prédire une abstention massive. Plusieurs facteurs peuvent au contraire favoriser une participation significative. Les élections de 2026 se déroulent d’abord dans un contexte marqué par de grands projets nationaux : développement des infrastructures, préparation de la Coupe du monde 2030, transformation économique, politique africaine, diplomatie internationale, développement territorial et consolidation de la position du Maroc sur la scène régionale. La possibilité de sanctionner les gouvernants peut ensuite constituer une incitation réelle. L’exemple de 2021 montre que les électeurs peuvent modifier radicalement la carte parlementaire. Enfin, les partis disposent encore de réseaux territoriaux puissants. Les élections marocaines ne sont pas uniquement des élections médiatiques ; elles reposent sur une implantation locale dense, sur les notabilités, les associations, les familles politiques et les réseaux sociaux.

Il existe donc une différence importante entre désenchantement politique et désengagement électoral absolu. Un électeur peut être profondément critique à l’égard du système tout en allant voter pour empêcher un candidat particulier de gagner. Le vote de 2026 pourrait ainsi être largement négatif : non pas « je soutiens ce parti », mais « je veux empêcher celui-ci de gagner ». Ce type de mobilisation demeure politiquement significatif, mais il ne suffit pas à construire une démocratie représentative durable. Une démocratie peut fonctionner pendant un certain temps sur la base de votes de sanction ; elle ne peut cependant se consolider sans produire une identification positive aux institutions, aux programmes et aux représentants.

Trois scénarios pour le 23 septembre

Trois scénarios principaux peuvent être envisagés pour le scrutin de 2026. Le premier serait celui d’une participation moyenne, proche de celle de 2021, avec une mobilisation assurée par les réseaux locaux, les partis et les candidats. Le scrutin produirait alors une nouvelle recomposition parlementaire sans transformation majeure du comportement électoral. Ce scénario serait probablement le plus confortable pour les institutions, puisqu’il permettrait de préserver une apparence de continuité tout en renouvelant la représentation.

Le deuxième scénario serait celui d’une abstention renforcée, avec un retour vers les niveaux de 2016 ou éventuellement plus bas. Les électeurs urbains, jeunes et diplômés pourraient alors se détourner largement des urnes, tandis que la participation resterait relativement plus élevée dans les territoires où les réseaux locaux, familiaux et communautaires sont plus structurés. Le résultat serait paradoxal : les groupes les mieux organisés pèseraient davantage dans la composition du Parlement que les groupes les plus nombreux mais les moins mobilisés. Une telle configuration ne signifierait pas nécessairement une crise institutionnelle immédiate, mais elle accentuerait le problème de la représentativité sociale du Parlement.

Le troisième scénario serait celui d’une mobilisation de rupture. Une question particulière, un événement politique, une personnalité ou une controverse pourrait provoquer une mobilisation inattendue des jeunes, des classes moyennes urbaines et des électeurs jusque-là distants. Ce scénario est moins prévisible, mais il ne doit pas être exclu. Les sociétés politiquement désenchantées peuvent connaître des phases soudaines de remobilisation lorsqu’elles perçoivent un enjeu suffisamment fort. Le désenchantement n’est donc pas toujours synonyme de passivité ; il peut également constituer une réserve de mobilisation susceptible de se libérer lorsqu’une offre politique crédible apparaît.

Le véritable enjeu : réconcilier le citoyen avec la représentation

La question fondamentale des législatives de 2026 n’est donc pas seulement de savoir qui remportera les élections, mais combien de Marocains considéreront que leur vote vaut encore la peine d’être exprimé. Cette interrogation est beaucoup plus importante que le simple classement des partis. Un système électoral peut produire une majorité parlementaire parfaitement légale tout en souffrant d’un déficit profond de légitimité sociale si une grande partie de la population ne participe pas. La légitimité démocratique ne se résume pas à la régularité juridique du scrutin ; elle dépend également de la capacité du système à convaincre les citoyens que leur vote compte, que leurs représentants peuvent agir, que les partis présentent de véritables alternatives, que les programmes peuvent être évalués, que les élus rendent des comptes, que l’argent ne détermine pas excessivement la compétition et que les citoyens sont traités comme des citoyens plutôt que comme des clients.

Sans ces conditions, l’élection risque de devenir une cérémonie périodique de renouvellement des élites plutôt qu’un mécanisme effectif de transformation de la représentation. C’est pourquoi la question de l’abstention doit être replacée dans une réflexion plus large sur la qualité de la médiation politique. L’électeur ne demande pas nécessairement une démocratie abstraitement parfaite ; il demande que son expérience quotidienne puisse trouver un débouché institutionnel. Il veut pouvoir établir un rapport intelligible entre ses préoccupations, son vote, son représentant et les politiques publiques qui en résultent. Lorsque cette chaîne de causalité disparaît, la participation devient difficile à justifier.

Que faudrait-il changer ?

La réponse ne réside certainement pas dans une simple réduction mécanique du nombre de partis. Le problème est plus profond et touche à la nature même de la représentation. Il faudrait d’abord reconstruire une véritable différenciation programmatique. Chaque parti devrait présenter un programme court, chiffré, hiérarchisé et vérifiable permettant aux citoyens de comparer les propositions en matière d’emploi, d’éducation, de santé, de fiscalité, d’investissement, de protection sociale et de politique territoriale. Il faudrait ensuite renforcer la responsabilité des élus. Un député devrait pouvoir être évalué à partir de critères objectifs : présence parlementaire, participation aux commissions, questions posées au gouvernement, propositions législatives, interventions publiques et défense des intérêts collectifs.

La réduction de la dépendance au clientélisme constitue une troisième priorité. L’efficacité et l’impartialité de l’administration doivent devenir les premières armes contre le « bak sahbî ». Plus l’État fonctionne selon des règles impersonnelles, transparentes et prévisibles, moins le citoyen a besoin d’un patron, d’un intermédiaire ou d’un réseau. Il faudrait également territorialiser davantage les programmes. Les élections de 2026 devraient être l’occasion de transformer la question des disparités territoriales en enjeu central de la compétition politique. Les partis devraient expliquer de manière précise comment ils comptent réduire les écarts entre les grandes métropoles et les régions périphériques, entre les espaces ruraux et urbains, entre les plaines et les montagnes, et comment ils entendent répartir les ressources publiques en fonction des besoins territoriaux.

L’intégration réelle de la jeunesse constitue une autre condition essentielle. Les jeunes ne devraient pas être mobilisés uniquement comme décor électoral, clientèle numérique ou réservoir de voix ; ils devraient participer à la définition des programmes, à la sélection des candidats et aux structures de décision. De même, la reconnaissance amazighe doit recevoir un contenu effectif dans les domaines de l’éducation, de l’administration, de la culture, de la justice, des médias et du développement territorial. Enfin, la fonction parlementaire elle-même doit être réhabilitée. Le citoyen doit comprendre ce que fait concrètement son député, quelles sont ses compétences, comment il peut le contrôler et selon quels critères son mandat peut être évalué. Tant que le Parlement restera perçu comme une institution éloignée des préoccupations quotidiennes, la mobilisation électorale demeurera fragile.

Conclusion : l’abstention n’est pas le silence, c’est un message

Les législatives marocaines du 23 septembre 2026 constituent bien davantage qu’une opération régulière de renouvellement de la Chambre des représentants. Elles représentent un test de la relation entre citoyenneté, représentation et confiance. Le Maroc dispose aujourd’hui d’une architecture institutionnelle sophistiquée, d’une scène partisane pluraliste, d’un Parlement élu, d’une expérience électorale importante et d’une Constitution qui a renforcé le rôle des institutions représentatives. Mais l’existence des institutions ne suffit pas. Une démocratie représentative ne devient véritablement vivante que lorsque les citoyens considèrent ces institutions comme capables de transformer leurs préférences en politiques publiques et leurs attentes en décisions collectives.

Or le principal danger de 2026 n’est peut-être pas une victoire écrasante de tel ou tel parti, la disparition d’une formation historique ou l’émergence d’une nouvelle force. Le véritable danger est plus silencieux : que l’abstention devienne la forme ordinaire de la relation entre le citoyen marocain et la politique institutionnelle. Le Maroc ne souffre pas d’un déficit de partis au sens quantitatif ; il souffre davantage d’un déficit de différenciation politique. Il ne souffre pas d’un manque de programmes, mais d’un déficit de programmes crédibles, chiffrés et évaluables. Il ne souffre pas d’un manque de candidats, mais d’un déficit de sélection méritocratique des candidats. Il ne souffre pas d’un manque de réseaux, mais précisément d’un excès de réseaux personnels dans la médiation politique. Il ne souffre pas nécessairement d’une absence de politique chez les jeunes, mais d’un écart croissant entre les formes traditionnelles de la politique partisane et les nouvelles formes de mobilisation citoyenne. Enfin, il ne souffre pas d’une absence de citoyenneté, mais d’un déficit de confiance dans la capacité de cette citoyenneté à produire des résultats.

La fragmentation partisane, le clientélisme, la personnalisation, la notabilité locale et le néo-tribalisme ne sont donc pas des phénomènes séparés. Ils participent d’un même processus de transformation de la représentation politique en relation interpersonnelle. Lorsque le citoyen vote pour un parti sans véritable vision, pour un candidat plutôt que pour un programme, pour un réseau plutôt que pour une politique publique, la démocratie représentative perd progressivement sa substance. C’est pourquoi l’élection de 2026 devrait être l’occasion d’un changement de perspective. Le Maroc n’a pas besoin de davantage de partis simplement parce qu’il souhaite davantage de pluralisme ; il a besoin de partis plus représentatifs, plus programmatiques, plus démocratiques et plus responsables.

Il ne suffit plus de demander aux Marocains de voter. Il faut leur donner une raison de voter. Cette raison ne pourra être construite ni par les slogans, ni par les affiches, ni par les promesses générales, ni par les réseaux clientélistes. Elle devra être construite par une politique permettant au citoyen de répondre positivement à trois questions fondamentales : mon vote peut-il changer quelque chose ? Mon député peut-il réellement agir ? Le parti pour lequel je vote défend-il réellement mes intérêts et ma vision du Maroc ? Si la réponse demeure négative, l’abstention continuera de constituer une menace structurelle, même lorsque les institutions organiseront des élections régulières et même lorsque des dizaines de partis solliciteront les suffrages.

Si, en revanche, le scrutin du 23 septembre 2026 parvient à replacer le programme, la compétence, la responsabilité, la justice territoriale, la méritocratie et la citoyenneté au centre de la compétition politique, il pourrait marquer le début d’une nouvelle phase. Le véritable enjeu du 23 septembre ne sera donc pas seulement de savoir qui entrera au Parlement, mais de savoir si le Parlement réussira à faire revenir les citoyens vers la politique. Une démocratie peut survivre à une alternance, à une coalition et même à la fragmentation ; elle ne peut durablement prospérer lorsque les citoyens cessent de croire que leur voix mérite d’être entendue. L’abstention n’est, dans cette perspective, ni un simple vide statistique ni une manifestation d’indifférence : elle est un message politique. La question décisive est de savoir si les institutions, les partis et les élites sauront enfin l’écouter.

 

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