Sommet du G 5-Sahel à N’Djamena

Par: Abdoulahi ATTAYOUB

Après l’ajustement militaire de Pau, quel tournant politique pour espérer stabiliser le Sahel ?

Un sommet du G 5-Sahel se tiendra à N’Djamena (Tchad) le 15 et 16 février. Ce sommet réunira les chefs d’Etats des pays membres et des partenaires engagés au Sahel contre le terrorisme et l’insécurité d’une manière générale. Il s’agira de dresser le bilan d’une année d’action militaire soutenue et voulue comme décisive à la suite du désormais marqué sommet de Pau.

En effet, excédé par les atermoiements et les incohérences des positions de certains pays du Sahel, le président Macron avait secoué le cocotier et demandé à ses homologues africains de préciser ce qu’ils attendent de la France et de la Communauté internationale. Il signifiait ainsi que le soutien de la Communauté internationale aux pays du Sahel dans leur lutte contre l’insécurité et les risques d’instabilité n’était pas apprécié à la hauteur des engagements consentis et que la France n’accepterait pas de continuer à envoyer ses soldats et de supporter le poids d’un engagement aussi important alors que des politiciens des pays concernés manipulaient les opinions contre la présence française. Cette mise au point a permis de réaffirmer les termes de l’engagement français tout en confirmant les attentes des pays concernés.

Ainsi, un nouvel élan fut donné à l’action de l’opération Barkhane avec des résultats probants constatés depuis sur le terrain. Le changement de stratégie et le caractère plus affirmé de l’action militaire ont eu des résultats indiscutables aussi bien sur le terrain militaire que sur la perception qu’ont certains milieux de la détermination de la France à assumer ses responsabilités sur cette question.

La France se trouve dans une situation rendue complexe par son Histoire et ses liens inéluctablement particuliers avec les peuples sahéliens. Son engagement contre le terrorisme dans cet espace apparait légitime et généralement admis car il relève aussi d’une responsabilité vis-à-vis de peuples dont le sort a été lié et en partie déterminé par les choix de l’administration coloniale française de l’époque. Il s’agit aujourd’hui de tirer les leçons de ces premières décennies d’indépendance des Etats ainsi créés et d’accompagner au mieux la refondation d’Etats réellement viables dont la nature serait plus en adéquation avec la volonté et la souveraineté des populations concernées. Ceux qui demandent aujourd’hui le départ de la France, qu’on retrouve souvent parmi les tenants des systèmes politiques postcoloniaux, mesurent mal les conséquences d’un tel retrait. La stabilité, voire la survie même de ces Etats dans leur forme actuelle, pourraient être menacées faute de projet politique suffisamment réaliste et susceptible de recueillir l’adhésion de toutes leurs communautés nationales.

Si certains pays sahéliens se trouvent dans une crise existentielle aujourd’hui, c’est aussi parce que les systèmes politiques postcoloniaux n’ont pas été bâtis sur un mode de gouvernance inclusive tenant compte de la diversité ethnoculturelle de leurs populations. Au Mali par exemple, certains cercles du pouvoir continuent de se faire relayer par des voix, notamment françaises, pour dénier à des communautés, de l’Azawad tout particulièrement, le droit de participer de manière active aux débats politiques sur l’avenir du pays. Ce sont les mêmes qui refusent les accords d’Alger demeurant pourtant la seule option pouvant éviter l’éclatement du pays.

De même, les polémiques entretenues au Niger autour de la candidature de Mohamed Bazoum aux élections présidentielles en cours trahissent cette conception étriquée de la citoyenneté, véhiculée par une classe politique autocentrée produite elle-même par ce système post-colonial en complet déphasage avec les réalités nationales du pays.

Il est dorénavant admis que la stabilisation de la bande sahélo-saharienne ne pourra se faire à travers des systèmes politiques faillis qui ont montré leur incapacité à promouvoir le vivre ensemble des différentes communautés. N’en déplaise à certains détracteurs missionnés par des intérêts rarement avoués, la stabilité de la bade sahélo-saharienne ne se fera pas sans une implication politique et ouvertement assumée de toutes les communautés, notamment celles dont les territoires traditionnels, représentant plus des deux tiers du Mali et du Niger par exemple, constituent les principaux terrains de conflits. Ces territoires sont par ailleurs au centre d’enjeux géostratégiques qui déterminent les différents positionnements politiques.

A N’Djamena, le bilan d’étape de l’engagement de la France pourrait déboucher sur un autre ajustement dicté par l’expérience acquise et les nécessités du moment. Une réduction probable des effectifs militaires au sol devrait s’accompagner d’un accompagnement plus qualitatif des armées nationales notamment au Mali, au Niger et au Burkina Faso.

Une implication des populations concernées dans les stratégies politico-sécuritaires au Sahel est indispensable pour espérer aboutir à des résultats significatifs et durables. Cela pourrait fonder une nouvelle approche appuyée sur l’expérience et les leçons à tirer des événements récents. Les modalités de cette nouvelle stratégie appelleraient un accompagnement ferme de la communauté internationale afin de réduire les risques de dérapage et d’instrumentalisation par des acteurs opposés à la stabilité de la sous-région et utilisant des leviers locaux à ces fins.

Quoi qu’il en soit les succès militaires contre les groupes jihadistes ne suffiront pas à stabiliser la sous-région. En effet, les questions de fond qui se posent au Sahel et qui détermineront sa stabilité relèvent plus de la qualité de la gouvernance que de l’impact des courants idéologiques qui se contentent de tirer profit des dysfonctionnements des rapports entre les Etats et leurs populations. Les formations militaires et le matériel sophistiqué ne seront que d’un intérêt limité pour garantir la stabilité tant que le sentiment d’injustice et la mal-gouvernance seront tolérés au prétexte de la non-ingérence. Les partenaires et amis du Sahel devraient se soucier davantage des rapports entre les Etats et leurs différentes populations. S’y intéresser ne constitue pas une ingérence plus flagrante que de fermer les yeux sur les violations des droits humains, notamment sur les agissements de militaires que la communauté internationale a elle-même contribué à former et à équiper.

Après le tournant pris par l’action militaire à la suite du sommet de Pau, une inflexion politique tout aussi claire et déterminée s’avère indispensable si l’on souhaite réellement stabiliser ces Etats et permettre à leurs armées d’être en mesure de prendre le relais militaire des forces internationales pour sécuriser le Sahel. Il faudra aussi rétablir, ou établir, un climat de confiance entre ces armées et certaines populations, en mettant notamment fin à la logique d’impunité largement répandue. Les acteurs internationaux engagés aux côtés des pays sahéliens se doivent de réviser leur seuil d’acceptabilité de certains comportements des pouvoirs locaux sur certaines de leurs communautés. Ces partenaires et amis du Sahel devraient encourager de manière suivie et ouvertement assumée une gouvernance apaisée et inclusive dans la nécessaire reconstruction de ces Etats. Cela suppose un travail sur la nature des équilibres politiques qui fondent le fonctionnement des Etats et de leurs institutions. Cela devrait aboutir à l’abandon d’une pratique ethnocentriste de la gestion des affaires publiques ainsi qu’à un partage plus juste et équitable de la décision politique.

Par ailleurs, les actions de développement qui accompagnent l’engagement militaire risquent paradoxalement d’aggraver les déséquilibres entre les régions et d’exacerber le sentiment d’injustice au sein des communautés si les projets ne sont pas assortis d’une exigence de justice et d’équité. Les mécanismes de veille, s’ils existent, ne semblent pas très efficients au regard de la distribution actuelle des actions de développement sur les différents territoires. Plus que jamais, il est temps de sortir des discours lénifiants sur la démocratie et la souveraineté quand on connait par ailleurs le niveau abyssal atteint par la corruption et autres dysfonctionnements au sein des institutions de ces Etats.

Abdoulahi ATTAYOUB
Consultant
Président de l’Organisation de la Diaspora Touarègue en Europe l’ODTE (ODTE)
@attayoub

Lyon 30 janvier 2021

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