Le clan familial de l’EMIR DU RIF

Par: Dr. Mimoun CHARQI

Un siècle après les évènements d’Anoual et des batailles avant et après Anoual, au vu du rôle joué par la famille Abdelkrim, il sied de rappeler ce que fut le clan Abdelkrim.

Au début du 20e siècle, pour faire face aux agressions et invasions militaires espagnoles, les tribus rifaines avaient besoin d’un leader, d’un homme pouvant les réunir et les mener au combat contre l’agresseur. Ils eurent droit à tout un clan, la famille Abdelkrim El Khattabi. Parmi les membres de ce clan, d’aucuns s’en distinguent, particulièrement, au point que l’histoire, la grande comme la petite, retienne leurs souvenirs.

Abdelkrim le père

la tête du clan figure le patriarche, le père, Abdelkrim. Juge de son état, Abdelkrim père est écouté au sein de la tribu des Aït Waryaghar en raison de son statut social. C’est un homme sage dont les espagnols se rapprochent. Ils l’invitent à se rendre à Nekour, puis même jusqu’à Melilla dont il découvre les lumières… Le vieux Qadi Abdelkrim est fidèle à son Sultan. Ce dernier a pactisé avec les espagnols, il appui volontiers ceux avec lesquels il se lie d’amitié. Il est convaincu que de la relation avec l’Espagne viendra le salut, le développement pour le Rif, région pauvre soumise à la sécheresse et aux épidémies.

Le Qadi Abdelkrim a des frères, Mohamed Menfoucha, Lafqir Hmed, Haddou, et, particulièrement, le plus jeune d’entre eux Abdeslam, père du futur docteur Omar El Khattabi. Abdeslam est plus jeune que Mohamed le fils aîné du vieux Qadi. Abdelkrim père a, également, outre Mohamed un autre enfant M’hamed, le futur Commandant en chef de l’armée rifaine.

Abdelkrim père demanda plusieurs fois l’obtention de la nationalité espagnole, en vain. Les relations entretenues par Abdelkrim père avec les rifains ne sont pas simples ; il lui est reproché de pactiser avec les infidèles. Sa maison sera brûlée, par deux fois, par les rifains. Mais, le vieux Qadi se rend compte bien vite que sa place était du côté des résistants, que les espagnols ne partageaient pas avec lui la vision qu’il se faisait de leur rôle pour le bien-être et le développement du Rif et la rupture finit par arriver.

Le ralliement de la famille Abdelkrim à la résistance donne un nouveau souffle à cette dernière. Abdelkrim père meurt au combat, en août 1920, empoisonné par un traître à la solde du camp adverse. C’est alors que Mohamed, son fils aîné, reprend le flambeau.

Mohamed Abdelkrim El Khattabi : L’Emir du Rif

Le président de la république des tribus confédérées du Rif, que le général Lyautey se plaisait à nommer « Ben Abdelkrim » et que l’histoire retiendra sous le nom d’Abdelkrim, de son vrai nom Mohamed Abdelkrim El khattabi, est né en 1882, à Ajdir, non loin d’Al Hoceima, dans la grande tribu des Aït Warayaghar. Il meurt le 06 février 1963, en exil, en Egypte où sa dépouille réside encore. Ses proches le désignent par « Mouray Mohand ». Mohamed Abdelkrim étudie, en compagnie de son oncle Abdeslam, à la Medersa Attarine puis à la Safarine, avant d’entrer à l’Université de la Karaouine, à Fès, où il reste jusqu’en 1904. A son retour dans le Rif, grâce à son père, Il lui est trouvé un poste de secrétaire au bureau des affaires indigènes, relevant de la capitainerie générale, à Melilla.

En novembre 1907, il est nommé instituteur à l’école des indigènes, à Melilia,

Par la suite, il est nommé juge, puis gravit les échelons et devient juges des juges (Qadi El Qodat). Il exerce également d’autres fonctions auprès des espagnols. Professeur de chelha, il a pour élève celui qui deviendra son ennemi irréductible, le fameux général Sylvestre qui disparaîtra à Anoual, le 21 juillet 1921. Abdelkrim est aussi directeur du supplément en langue arabe du journal El Télégrama Del Rif. Il aura deux épouses Fatna M’rabet et Mimouna Boujibar. De la première, il aura un garçon Abdeslam et trois filles : Fatima, R’Kia et Mouna. Tandis que de la seconde, il aura cinq garçons Abdelkrim, Abdelmonaim, Idriss, Saïd et Abdelmouhcine ainsi que deux filles Aïcha et Meryem.

Le 06 septembre 1915, Abdelkrim est incarcéré à Melilia et traduit devant le tribunal pour haute trahison ; en fait, il est prisonnier d’opinion, suite à ses déclarations à l’égard de la présence espagnole dans le Rif et pour sa sympathie avec la Turquie alliée des allemands. Plusieurs de ses amis espagnols viennent témoigner en sa faveur. Le tribunal le disculpe, le 05 novembre 1915, mais il est maintenu en prison arbitrairement. Il est déchu de ses fonctions, titres et médailles. Lors d’une tentative d’évasion, il se brise la jambe et en gardera les séquelles toute sa vie. Il ne sera libéré qu’en août 1916 et ne retournera à ses fonctions passées qu’en mai 1917, mais il est gardé à Melilia pour faire pression sur le père.

Mohamed Abdelkrim el Khattabi et son frère arrivent à retourner chez eux à l’occasion de la fête de la fin du mois de Ramadan. Mohamed rentre de Melilia et M’hamed de Madrid. Abdelkrim père peut enfin rompre avec les espagnols, ses fils ne sont plus retenus en gage. La rupture est annoncée en janvier 1919. Le clan El Khattabi s’engage à fond avec la résistance. Le 07 août 1920, le vieux Qadi est empoisonné et meurt. Mouray Mohand reprend la place de son père.

En mai 1921, se tient un important regroupement fondateur, à Adrar Qama, où sont réunies les Aït Waryaghar, les Bequouya, les Aït Temsamane, les Aït Touzine… Il en sort un acte fondateur ; le serment de Jebel Qama. Les rifains décident de rester unis autour de Mohamed Abdelkrim El Khattabi qu’ils désignent comme chef.

Dès les premières victoires rifaines, le ralliement des tribus s’opère autour d’Abdelkrim et son autorité se consolide. Mohamed Abdelkrim détient l’armement arraché aux espagnols, après l’avoir racheté aux Imjahden. Il réussit à regrouper les tribus rifaines dans le cadre d’une « République des tribus confédérées du Rif ». Alors que son pouvoir est déjà consolidé, les tribus lui font part de leur allégeance, le 14 joumada II, 1341, correspondant au 02 février 1923.

Le gouvernement d’Abdelkrim est constitué autour de la famille Abdelkrim. Ce gouvernement, qu’il s’agisse de membres de la famille ou pas, fut composé de jeunes formant une nouvelle génération. Il y figure Abdeslam, oncle de l’Emir, Ministre des finances. C’est à lui qu’il avait été confié les quatre millions de pesetas reçus en paiement pour la libération des prisonniers espagnols. Raïs Messaoud, dit Sibara, ancien contrebandier, était désigné Ministre de la marine. Azarkan, gendre de l’Emir, fut désigné Ministre des affaires étrangères. Haddou Ben Ziane, oncle de l’Emir fut Ministre de l’intérieur, M’hamed Abdelkrim El khattabi, adjoint de l’Emir fut Commandant en chef de l’armée rifaine…

L’usage des armes chimiques de destruction massive et la coalition entre la France et l’Espagne obligeront Abdelkrim à mettre fin à la guerre et à se rendre. Suite aux négociations préalables à la reddition, avec les français, il étaitnvier 1948, le « Comité de libération du Maghreb arabe » qu’il préside.

M’hamed : le Commandant en chef de l’armée rifaine

Les espagnols disaient de M’hamed que c’était le rifain le mieux doté de matière grise ; il passait également pour être le rifain le plus civilisé. M’hamed jeune frère d’Abdelkrim eu une formation d’instituteur à Malaga et obtint une inscription à Madrid, à l’école des ingénieurs des mines, en 1917, à l’aide d’une bourse du gouvernement espagnol. Il ne terminera pas ses études en raison des évènements qui le conduiront à répondre à l’appel de son père et à retourner dans le Rif et s’engager avec les siens dans le combat contre l’envahisseur. Bras de droit de l’Emir, M’hamed avait plusieurs casquettes et exerça plusieurs fonctions. M’hamed eut deux épouses ; Fatima et Aïcha Boujediane. Avec la première, il eut trois enfants : Mohamed, Salah et Mostafa puis avec la seconde il eut un garçon : Rachid.

L’apparence et la présence physique de M’hamed causait une forte impression pour ceux qui le rencontraient. En dépit du rôle qu’il joua, l’histoire ne lui a pas rendu hommage en raison de l’ombre du frère aîné. Le Commandant en chef de l’armée rifaine était souvent sur le terrain avec ses troupes. C’est lui qui commandait personnellement la campagne sur le front de l’ouest. Après l’installation de la famille El Khattabi au Caire, M’hamed fut le vice-président du « Comité pour la libération du Maghreb arabe ».

Du vivant de son frère, M’hamed avait plusieurs fois souhaité revenir dans le Rif, rongé qu’il était par la nostalgie du pays. Mais le frère aîné le lui déconseillait. Après la mort d’Abdelkrim, M’hamed pris contact avec l’ambassadeur du Maroc, en Egypte, en lui faisant part de son souhait de rentrer au pays et rencontrer le Souverain. Quelques temps après, l’ambassadeur lui disait que sa demande avait reçu un avis favorable et qu’il pouvait rentrer.

La famille El Khattabi raconte comment se déroula le retour du bras droit d’Abdelkrim. L’avion devait atterrir à midi, les proches et parents, qui habitaient Rabat et Casablanca, s’étaient rendus à l’aéroport de Rabat où devait arriver l’avion. Ils étaient tous là, deux heures avant l’heure prévue, lorsqu’un fonctionnaire s’approcha d’eux et les informa que l’avion aurait quatre heures de retard sur l’horaire officiel prévu. Six heures d’attente faisaient beaucoup, ils avaient le temps de repartir sur Rabat, de déjeuner, de se reposer même avant de revenir… Seul un vieillard souhaita rester sur place. Mais, l’avion se posa sur le tarmac à l’heure initialement prévue ; il n’y avait pas de retard. Ce n’était qu’un subterfuge pour se débarrasser de ceux qui étaient venu l’attendre à sa descente. M’hamed passa le poste de contrôle comme n’importe quelle personne lambda. De là, il fut mené à l’hôtel de la Tour Hassan, à Rabat, où un étage lui fut réservé ainsi que pour ceux qui l’accompagnaient.

M’hamed réitéra son souhait de rencontrer le Roi.

  • Pour voir le Souverain, lui rétorqua-t-on, il faut faire une demande d’audience.
  • Mais, j’ai déjà exprimé ce souhait avant de rentrer, auprès de l’ambassadeur du Maroc en Egypte, répliqua-t-il.
  • C’est la procédure, lui dit-on. Si vous souhaiter voir le Souverain, il faut faire une demande d’audience.

M’hamed refit sa demande d’audience.

  • Quand est-ce que je pourrai le voir ?
  • C’est le palais qui décide lui fut-il répondu.
  • Bien, je souhaite me rendre, en attendant, à Ajdir, dans le Rif.
  • Mais vous ne pouvez pas bouger d’ici, vous avez fait une demande d’audience Royale, vous devez rester ici jusqu’à ce que vous receviez une réponse…

L’ex-Commandant en chef de l’armée rifaine fut gardé à l’hôtel de la tour Hassan près de trois mois. Lorsqu’il en sortit, ce fut pour l’hôpital et de là pour être enterré à Ajdir, sans bruit ni fanfare.

Le docteur Omar

Le docteur Omar El Khattabi est le fils d’Abdeslam, l’oncle de Mohamed Abdelkrim El Khattabi. Il naquit sur le bateau qui emportait la famille Abdelkrim vers l’exil réunionnais, en 1926. Il grandit sur l’île de la Réunion et y alla à l’école jusqu’au lycée. Il passe son baccalauréat en Egypte, puis s’envole pour la Suisse où il fait des études de médecine, pour devenir chirurgien. A l’indépendance du Maroc, il est invité par le Roi Mohamed V, à rentrer au pays.

Après un passage par l’hôpital public d’Avicenne, à Rabat, puis à Kénitra, il finit par ouvrir une clinique privée à Kénitra, où il soigne gratuitement les personnes défavorisées.

Le Dr. Omar El Khattabi demeurait discret à la fin de sa vie. Il ne s’exprimait pas en public. Mais en privé, il ne tarissait pas, il était impossible de le faire taire. Son regard bleu perçant traduisait toute la force de sa personnalité et de son caractère. Toujours de blanc vêtu, pantalon blanc, polo ou chemise blanche, chaussettes blanches, chaussures ou mocassins blancs, cheveux blancs, très grand de taille, le docteur Omar El Khattabi ne passait pas inaperçu. Dès les années 50, il s’engage en faveur de la cause palestinienne en recrutant des jeunes du Maghreb qu’il encadre.

Outre ses accointances avec les leaders de la gauche radicale marocaine, le Dr. Omar se lie d’amitié avec le Lieutenant-colonel Amekrane qui officie à la base militaire aérienne de Kénitra. Un coup d’Etat est en cours de préparation. Le Dr. Omar El Khattabi est mis dans la confidence. Quasi tout le monde en sera parmi les opposants. Les putschistes ont besoin de légitimité, ils envisagent de le désigner comme « président de la république ». S’agissant du rôle que les putschistes pensaient octroyer à Oufkir, le Dr. Omar El Khattabi disait que les promoteurs du putsch pensaient le liquider, à Kénitra même, après la réussite du coup d’Etat.

Le coup d’Etat du 16 août 1972, conduit en apparence par le général Oufkir, échoue. Amekrane parle sous la torture et dévoile le nom du Dr. Omar et du rôle qu’il était prévu de lui attribuer. Le Dr. Omar El Khattabi est arrêté chez lui à Kénitra, un mois après le coup d’Etat. D’autres, qui comme lui avaient été informés du danger, s’étaient enfuis, mais pas lui. Le rifain est détenu à Dar El Mokri à Rabat et à Derb Moulay Chérif sur Casablanca.

  • « Alors, tu voulais être président de la république du Rif ? », lui dit le général Dlimi, un pistolet sur la tempe.
  • « Non je voulais être président de la république du Maroc », lui rétorqua le Dr. Omar, sous forme de boutade.
  • « Tire, qu’est-ce que tu attends ? ». (Sic).

De la torture qu’il subit, le Dr. Omar El Khattabi gardera des séquelles toute sa vie durant avec un balancement des hanches lors de ses déplacements, en raison des fractures de ses os au niveau de la hanche et de la colonne vertébrale.

Le Dr. Omar, à l’étonnement de tous, ne sera pas jugé avec les putschistes. Il sera libéré près d’une année et demie plus tard, en avril 1974, avec la ferme et claire instruction de se tenir tranquille. Depuis, le rescapé ne donnait pas d’interview, ne donnait pas de conférence, ne s’exprimait pas en public.

Il propose en 1993, à Saïd Abdelkrim El Khattabi, l’un des fils de l’Emir, de constituer une Association à la mémoire de l’Emir du Rif, mais en vain. Il décide alors de constituer cette Association, en dehors de la famille, avec siège social à Ajdir, mais ne réussit pas à avoir les autorisations. Que de fois, il fut essayé de rapprocher les points de vue, de ramener le Dr. Omar à la Fondation Mohamed Abdelkrim El Khattabi, crée en 1999 à l’initiative de Mansouri Ben Ali et présidée par Saïd le fils de l’Emir. Aucune des deux ne verra réellement le jour, si ce n’est sur le papier.

Féru d’histoire et de littérature, il se plaisait souvent à citer Paul Valérie, à remonter à 1830 pour comprendre les problèmes de la colonisation et du Maroc indépendant. Grand orateur, le Dr. Omar avait cependant un grand défaut, il aimait beaucoup parler, n’acceptait pas la contradiction, arrivait difficilement à écouter ses interlocuteurs. Son discours était toujours le même, au point d’ennuyer, des fois, ses visiteurs. Sa maison était ouverte à qui voulait lui rendre visite, quel qu’il fut.

Le Dr. Omar El Khattabi s’oppose au retour de la dépouille de Mohamed Abdelkrim El Khattabi, sans préalables et conditions :

  • « Abdelkrim était un chef d’Etat il n’est pas question d’en faire un marabout dans son propre pays. Tant que l’Etat marocain ne s’est pas réconcilié avec le Rif, le retour de la dépouille d’Abdelkrim ne doit pas avoir lieu ». (Sic).

Le Dr. Omar El Khattabi est mort, le 8 août 2006, à la suite d’une longue maladie et d’une fièvre continue dont les médecins n’arrivent pas à déceler l’origine. Il fut pris en charge par le palais Royal, pour ses soins, à l’hôpital Cheikh Ben Zaïd puis à Paris. Durant son long séjour à l’hôpital, chaque fois que la fièvre retombait, il repartait dans ses projets de changement pour un Maroc meilleur, ses idées de droits de l’homme, de développement… Feu le Dr. Omar El Khattabi est enterré à Ajdir.

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