Le Gazoduc Africain-Atlantique Nigéria-Maroc
anatomie d'un mégaprojet géo-énergétique et de la rivalité continentale qu'il structure

Introduction
En actant, le 19 juillet 2026 à Freetown, l’adhésion collective des chefs d’État et de gouvernement de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) à l’Accord intergouvernemental (Intergovernmental Agreement, IGA) régissant le Gazoduc Africain-Atlantique (African Atlantic Gas Pipeline, AAGP), le duo maroco-nigérian a franchi une étape que dix années de diplomatie discrète avaient patiemment préparée (Morocco World News, 2026a). L’événement dépasse la seule portée technique d’un accord énergétique : il consacre l’émergence d’un corridor transcontinental de 25 milliards de dollars, destiné à acheminer jusqu’à 30 milliards de mètres cubes de gaz naturel par an depuis le delta du Niger jusqu’au littoral atlantique marocain, en traversant treize pays d’Afrique de l’Ouest (CNBC Africa, 2026). Or ce même mois de juillet 2026 voit également l’Algérie consolider, à quelques milliers de kilomètres de là, son propre corridor rival vers l’Europe, le Gazoduc Transsaharien (Trans-Saharan Gas Pipeline, TSGP), dont la section algérienne est entrée en chantier dès le 4 juin 2026 (The Africa Report, 2026).
Le présent article se propose d’analyser la genèse, l’architecture institutionnelle, les paramètres techniques et la portée géoéconomique du projet maroco-nigérian, avant d’en examiner la dimension la plus structurante sur le plan analytique : la concurrence stratégique qui l’oppose au projet algérien pour l’accès au marché gazier européen, dans un contexte de recomposition post-invasion russe de l’Ukraine. La thèse défendue ici est que l’AAGP ne saurait être réduit à sa seule rationalité énergétique ; il constitue un instrument de politique étrangère par lequel le Royaume du Maroc convertit une ressource qu’il ne possède pas – le gaz nigérian – en un levier d’intégration régionale, de repositionnement continental et de sécurisation de ses relations avec le Sahel.
Sur le plan analytique, ce dossier appelle une double grille de lecture. La première, empruntée à l’économie politique de l’énergie, invite à mesurer la rationalité du projet à l’aune de ses paramètres physiques bruts : longueur du tracé, coût par kilomètre, nombre de frontières traversées, degré d’avancement des études techniques. La seconde, plus proche de la géoéconomie et des théories de l’intégration régionale, invite au contraire à lire l’infrastructure comme un vecteur de production de relations diplomatiques, de dépendances mutuelles et de statut international, indépendamment de sa seule rentabilité commerciale immédiate. C’est cette seconde grille qui permet de comprendre pourquoi un pays dépourvu de ressource gazière propre a pu néanmoins s’imposer comme le principal architecte régional d’un corridor gazier continental, et c’est elle qui structure l’essentiel de la démonstration qui suit.
- Genèse historique et économie politique du projet
Le projet trouve son origine en décembre 2016, lors de la visite du roi Mohammed VI à Abuja, où le Souverain et le président nigérian d’alors, feu Muhammadu Buhari, posèrent les jalons d’une coopération gazière bilatérale, dans le sillage d’un ensemble de vingt-et-un accords signés entre les deux pays (Pressreader, 2016). Cette impulsion initiale a survécu à l’alternance politique nigériane : le président Bola Ahmed Tinubu en a réaffirmé le soutien, assurant au projet une continuité institutionnelle rare pour une initiative transcontinentale de cette ampleur (Morocco World News, 2026a). Sur le plan opérationnel, le projet est piloté par un attelage binational associant l’Office national des hydrocarbures et des mines (ONHYM) marocain et la Nigerian National Petroleum Company Limited (NNPC Ltd.), dont la collaboration a permis, dix ans après le lancement politique, l’achèvement des études d’ingénierie de détail, d’impact environnemental et de faisabilité technique (études FEED), ouvrant la voie à la phase contractuelle (CNBC Africa, 2026). Un fait mérite d’être souligné d’emblée, et documenté par une partie de la presse spécialisée : le Maroc ne dispose pratiquement d’aucune réserve gazière propre ni de tradition d’exploitation hydrocarbure significative (Middle East Eye, 2026). Le paradoxe apparent – un pays sans gaz portant un projet gazier continental – est en réalité la clef de lecture du dossier : le Royaume ne vend pas du gaz, il vend un corridor, une gouvernance et un accès à la mer.
- L’architecture institutionnelle : de Rabat à Freetown
La signature de l’IGA lors du sommet des chefs d’État de la CEDEAO à Freetown, le 19 juillet 2026, formalise l’inscription du projet dans les processus décisionnels internes de l’organisation ouest-africaine (Ghanaian Times, 2026). Le président sierra-léonais Julius Maada Bio, alors président en exercice de la CEDEAO, a salué la signature en soulignant que le gaz allait bientôt profiter à l’ensemble des pays riverains (Africanews, 2026). Le fait notable, sur le plan du droit international des organisations régionales, est que le Royaume du Maroc, non membre de la CEDEAO, a néanmoins co-porté et fait adopter cet accord par l’ensemble du bloc, démontrant sa capacité à fédérer au-delà de son statut institutionnel formel (Morocco World News, 2026a). Cette séquence n’épuise cependant pas le calendrier juridique : la signature de l’accord bilatéral entre le Royaume et la République islamique de Mauritanie, deux États non-membres mais indispensables à la continuité géographique du tracé, est attendue à l’automne 2026, en présence du président nigérian (Pravda Nigeria, 2026). Cette architecture séquentielle – adhésion communautaire d’abord, ratification des maillons périphériques ensuite – illustre une stratégie de sécurisation juridique progressive, consistant à ancrer d’abord le soutien politique multilatéral avant de traiter les segments bilatéraux les plus sensibles.
- Paramètres techniques et incertitudes métriques
Les caractéristiques physiques du projet varient sensiblement selon les sources, ce qui constitue en soi un indice de la nature encore évolutive du dossier. La longueur du tracé est ainsi évaluée tantôt à 6 800 kilomètres (Zambian Observer, 2026 ; Ghanaian Times, 2026), tantôt à 6 900 kilomètres selon un tracé hybride offshore-onshore (CNBC Africa, 2026), tantôt encore à des estimations plus basses avoisinant 6 000 kilomètres (Naija News, 2026) voire 5 600 kilomètres selon certaines analyses comparatives (Global Connectivities, 2026). Le coût, de même, oscille entre 25 et 27 milliards de dollars selon les communiqués (Naija News, 2026 ; Pravda Niger, 2026). Ces écarts ne relèvent pas d’une simple imprécision journalistique : ils traduisent un projet dont le tracé définitif reste, à ce stade, soumis à arbitrages techniques et diplomatiques. Ce qui, en revanche, fait consensus dans l’ensemble des sources est la capacité annuelle visée de 30 milliards de mètres cubes de gaz naturel, dont environ la moitié serait réservée au marché intérieur ouest-africain et l’autre moitié acheminée vers le Maroc et, via le Gazoduc Maghreb-Europe (GME) reliant le Royaume à l’Espagne, vers le marché européen (CNBC Africa, 2026 ; Ghanaian Times, 2026). Le projet prévoit également des embranchements dédiés vers trois États sahéliens enclavés – le Niger, le Burkina Faso et le Mali –, ce qui l’articule directement à la politique sahélienne plus large du Royaume (Pravda Niger, 2026).
- Gouvernance, calendrier et décision finale d’investissement
L’accord attendu à l’automne 2026 doit permettre la création de deux organes de gouvernance distincts : une société de gestion de projet, dont le siège sera établi à Casablanca et qui pilotera les volets financiers, commerciaux et opérationnels, et une autorité de régulation, la Pipeline Higher Authority, dont le siège abuja-nigérian aura pour mission de garantir le respect des engagements interétatiques et la sécurité du réseau (Zambian Observer, 2026 ; Pravda Nigeria, 2026). Ce n’est qu’une fois ces structures installées que les promoteurs pourront engager la mobilisation des investisseurs internationaux et préparer la décision finale d’investissement (FID), préalable incontournable à toute construction lourde. Le calendrier avancé par plusieurs sources situe le début des travaux entre 2027 et 2028, avec une mise en service des premiers tronçons régionaux projetée au début de la prochaine décennie, soit une livraison des premiers volumes de gaz autour de 2031 (Zambian Observer, 2026 ; GCC Business Watch, 2026). Il convient toutefois de noter, en toute rigueur analytique, qu’aucun calendrier public d’interconnexion gazière effective vers les États sahéliens n’existe à ce jour, l’intégration de ces derniers demeurant, selon une analyse publiée par Atalayar, davantage un cadre de principe qu’un projet à échéance fixée (Atalayar, 2026b).
- L’insertion dans l’Initiative Atlantique royale
Le gazoduc ne peut être compris isolément de l’Initiative Atlantique, lancée par le roi Mohammed VI en novembre 2023, qui offre aux États sahéliens enclavés – Mali, Niger, Burkina Faso et, potentiellement, Tchad – un accès stratégique à l’océan Atlantique par le biais d’investissements portuaires, routiers et ferroviaires sur le territoire marocain (Policy Center for the New South, 2025). Les ministres des Affaires étrangères de ces États avaient adhéré au principe de cette offre lors d’une réunion de coordination à Marrakech en décembre 2023, réitérant leur soutien devant le Souverain à Rabat en avril 2025 (Morocco World News, 2026b). Le gazoduc constitue, dans cette architecture, l’un des piliers énergétiques de l’Initiative, aux côtés du port en eaux profondes de Dakhla et d’un projet d’hydrogène vert associé (Policy Center for the New South, 2024). Sur le plan doctrinal, le roi Mohammed VI a explicitement inscrit cette approche en rupture avec le paradigme sécuritaro-militaire porté historiquement par la France au Sahel, en misant sur la coopération, le développement partagé et l’accès aux infrastructures plutôt que sur les seuls dispositifs militaires (Morocco World News, 2026b). Cette rupture doctrinale a acquis une pertinence accrue à la faveur de la dégradation des relations entre l’Algérie et les États du Sahel : depuis la destruction, en 2025, d’un drone militaire malien par les forces algériennes près de la frontière commune, le Mali, le Niger et le Burkina Faso ont rappelé leurs ambassadeurs et qualifié cet incident d’agression contre leur confédération, ouvrant un boulevard diplomatique que le Royaume a su occuper (Morocco World News, 2026b ; Global Connectivities, 2026).
- La dimension géoéconomique européenne
La relance de ce type de corridors énergétiques transafricains ne peut être dissociée du contexte énergétique européen post-2022. L’invasion russe de l’Ukraine a durablement rebattu les routes d’approvisionnement gazier du continent européen, poussant l’Union européenne vers une politique déclarée de diversification, renforcée en 2026 par une décision d’interdiction des importations de gaz par gazoduc et de GNL russes (Global Connectivities, 2026). Dans ce contexte, le gaz nigérian – dont les réserves prouvées, estimées à environ 5 940 milliards de mètres cubes, comptent parmi les plus importantes du continent africain – est devenu un enjeu disputé entre deux routes concurrentes vers l’Europe (Al Majalla, 2025). Le volume visé par l’AAGP, soit 15 milliards de mètres cubes annuels destinés au marché européen, représenterait une fraction non négligeable, quoique modeste, des quelque 270 milliards de mètres cubes que l’Europe a importés en 2025 (France 24, 2026). Cette dimension explique l’intérêt manifesté par Rabat pour un financement américain du projet, une piste que le Royaume continue d’explorer en parallèle de la mobilisation d’investisseurs institutionnels (Middle East Eye, 2026). Il convient d’ajouter que cette quête de diversification n’oppose pas seulement les corridors nord-africains entre eux : le Forum des pays exportateurs de gaz (GECF), dont le secrétaire général a participé aux discussions relatives au tracé algérien, rappelle que le Nigéria demeure sollicité par plusieurs routes d’exportation concurrentes, y compris via le projet qatari Dolphin Gas transitant par la Turquie, ce qui replace la rivalité maroco-algérienne dans un jeu énergétique mondial à acteurs multiples plutôt que dans un simple face-à-face bilatéral (Al Majalla, 2025 ; The Africa Report, 2026).
- Une rivalité structurante : l’AAGP face au Gazoduc Transsaharien
L’analyse du projet maroco-nigérian resterait incomplète si elle ne l’articulait pas à son concurrent direct, le Gazoduc Transsaharien (TSGP), parfois désigné sous son ancien acronyme NIGAL, qui relie le Nigéria à l’Algérie via le Niger. Ce projet, dont l’idée remonte aux années 1980 et dont l’accord tripartite ne fut signé qu’en 2009, a connu une relance spectaculaire en 2026 : les ministres de l’Énergie d’Algérie, du Nigéria et du Niger se sont réunis à Alger le 3 juin pour la cinquième réunion du comité de pilotage du projet, et la construction du tronçon algérien a été officiellement lancée dès le lendemain dans la région d’Adrar, sur la base d’une étude de faisabilité finalisée par le cabinet britannique Penspen (The Africa Report, 2026). Sur le seul plan métrique, le TSGP présente un avantage indéniable : son tracé, long d’environ 4 100 à 4 128 kilomètres, ne traverse que trois pays, contre six mille huit cents kilomètres et treize pays pour l’AAGP, ce qui en fait un projet moins coûteux et, en apparence, plus rapide à concrétiser (Al Majalla, 2025 ; Times of Israel, 2026). C’est précisément sur cette base que les commentateurs proches d’Alger ont jugé le projet marocain disproportionné et structurellement moins viable (Middle East Eye, 2026).
Cette lecture strictement métrique manque cependant, selon une analyse publiée par Morocco World News, l’essentiel de la logique stratégique à l’œuvre : alors que le TSGP demeure un simple tube d’évacuation traversant le vide saharien depuis le delta du Niger, l’AAGP a été conçu par Rabat comme un instrument déployant, autour du gaz, des couches successives de commerce, de diplomatie religieuse, de sécurité alimentaire et de coopération multilatérale, liant treize États côtiers et quatre États sahéliens dans un corridor que le Royaume entend structurer durablement, indépendamment même du calendrier effectif de mise en service (Morocco World News, 2026b). Cette divergence de logiques est d’autant plus significative que la rivalité entre les deux corridors est indissociable de l’antagonisme plus large opposant Rabat et Alger : chaque projet gazier existe, pour une part, parce que l’autre existe, dans une dynamique de contre-signalisation stratégique où la relance de l’un précède ou répond systématiquement à celle de l’autre (Global Connectivities, 2026). La fragilité relative du flanc sahélien du TSGP a d’ailleurs été démontrée par la crise diplomatique de 2025 entre Alger et Niamey consécutive à l’incident de Tinzaouaten, qui a temporairement privé le projet algérien de son unique État de transit disponible, avant une normalisation des relations en février 2026 qui a permis la reprise du chantier (Global Connectivities, 2026 ; Times of Israel, 2026). Cette séquence illustre combien la viabilité de chacun des deux corridors demeure otage des équilibres politiques mouvants du Sahel, davantage que des seuls paramètres techniques et financiers mis en avant par leurs promoteurs respectifs.
- Synthèse analytique : la géopolitique du corridor contre la géoéconomie du tuyau
L’ensemble des éléments exposés converge vers une conclusion analytique centrale : la valeur du Gazoduc Africain-Atlantique ne se mesure pas exclusivement à l’aune de sa rentabilité énergétique intrinsèque, mais à celle de sa capacité à recomposer la carte des alliances ouest-africaines. En articulant la relance du projet gazier à l’Initiative Atlantique, en fédérant treize États côtiers et quatre États sahéliens autour d’une infrastructure commune, et en profitant du vide diplomatique laissé par la dégradation des relations algéro-sahéliennes, Rabat a converti un partenariat énergétique bilatéral initié en 2016 en un instrument de politique étrangère à vocation continentale. Que le premier mètre cube de gaz atteigne effectivement Tanger en 2031, comme annoncé, ou que le projet connaisse des retards substantiels face à la concurrence plus avancée du TSGP, la recomposition géopolitique qu’il a déjà produite – adhésion communautaire de la CEDEAO, réengagement diplomatique du bloc sahélien, intérêt manifesté par des bailleurs internationaux – constitue en elle-même un acquis stratégique pour le Royaume, indépendamment du calendrier industriel proprement dit (Morocco World News, 2026b).
Cette analyse invite enfin à nuancer la lecture, parfois trop rapidement retenue dans les communiqués officiels, d’une coopération Sud-Sud univoque et dépourvue de rapports de force. Le partenariat maroco-nigérian s’inscrit certes dans une logique de solidarité continentale et de valorisation des ressources africaines par des acteurs africains, conformément au discours porté par les deux capitales ; il n’en demeure pas moins traversé par une asymétrie de dotation en ressources – le Nigéria producteur, le Maroc corridor et gouvernance – et par une compétition ouverte avec un autre pôle régional, l’Algérie, qui revendique une légitimité concurrente à organiser l’exportation du gaz ouest-africain vers l’Europe. Le modèle d’intégration Sud-Sud que le projet prétend incarner n’est donc pas exempt de tensions internes à l’Afrique elle-même, et sa réussite dépendra autant de la capacité du Maroc et du Nigéria à surmonter ces rivalités régionales que de leur aptitude à mobiliser des financements extérieurs.
Conclusion
Le Gazoduc Africain-Atlantique Nigéria-Maroc illustre, de manière paradigmatique, la manière dont un État dépourvu de ressources gazières propres peut néanmoins se positionner comme l’architecte d’un corridor énergétique continental, en combinant diplomatie royale de long terme, ingénierie institutionnelle patiente et instrumentalisation habile des fractures régionales concurrentes. L’adhésion collective de la CEDEAO actée à Freetown le 19 juillet 2026 constitue, à cet égard, moins un aboutissement qu’une étape dans un processus dont l’issue industrielle demeure suspendue à la décision finale d’investissement, à la mobilisation effective des financements internationaux et à la stabilité politique persistante des États traversés. La rivalité structurante avec le Gazoduc Transsaharien algérien rappelle que l’Afrique de l’Ouest et sahélienne est devenue, en 2026, le théâtre d’une compétition géo-énergétique à forte charge symbolique, où la maîtrise du récit diplomatique importe, au moins autant que la maîtrise technique du tracé, pour déterminer lequel des deux corridors façonnera durablement l’architecture énergétique entre l’Afrique et l’Europe pour la décennie à venir.
Références
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